LE BEAU COLBERT
par M. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères; elle se distingua par un retour à la galanterie et au bon ton, qui généralement redevenaient un besoin. Un fait me rappelle encore ce bal; c'est l'effet que produisit Tafné des trois Colbert (i), au moment où il entra dans la galerie de l'hôtel de la rue du Bac. Parées des toilettes les plus brillantes, trois à quatre cents femmes étaient assises sur les banquettes en amphithéâtre dont cette galerie se trouvait entourée, et cent cinquante d'entre elles s'y disputaient la palme du luxe et de la beauté. Tous les regards leur semblaient dévolus, alors qu'elles paraissaient si éloignées de rendre a quelque homme que ce fût la moindre part des tributs reçus par elles avec de superbes dédains. Eh bien, l'arrivée de lalné des Colbert changea cette disposition. C'était à la vérité un jeune homme magnifique de taille, de figure, de chevelure; son brillant costume de hussard modelait admirablement ses formes à la fois élégantes et fortes. Quand il entra dans la galerie, plus de deux cents femmes se lovèrent par un mouvement spontané, pour ainsi dire irrésistible. Tel fut cet hommage, que je n'avais pas encore vu rendre à un homme et qui ne me rappellerait aucun autre souvenir du même genre, sans Texclamation que la vue du général Dorsenne arracha . à un groupe déjeunes dames, en 1804. Ce général, auquel j'aurai à revenir, était alors l'amant de Mme d'Orsay, ce qui faisait dire qu'elle avait le plus beau mari et le plus bel amant de France.
Ce bal, au reste, fut un bal d'adieux pour beaucoup de monde. Bonaparte, général en chef de l'armée d'An-
(1) Édouard-Pîcrre-David Colbert, entré au service en 1793 comme soldat dans un bataillon de réquisition de Paris, passa au 11* de hussards, y fut nommé sous-licutenant au choix et dès lors con* quit tous ses grades par sa bravoure, à force de blessures. (Ed.)
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gleterre, partit pour une inspection des côtes de TOcéan; Masséna partit pour aller remplacer Berthier dans le conunandement de l'armée de Rome, et moi poar rejoindre le général Masséna, mais d'antant plus heureux que j'avais été confirmé dans le grade de chef de bataillon. Ce grade est de tous le plus difficile à obtenir, puisqu'il y a huit prétendants pour chaque place adonner; c'est le plus important, puisqu'il fait sortir celui qui en est titulaire de la catégorie des officiers subalternes, et qu'il commence à le faire figurer pour son propre compte. Il me fut d'autant plus précieux que, de suite employé comme adjudant général, je ne fus pas destiné à une heure de service comme chef de bataillon; remplissant les fonctions d'adjudant général, je fus même employé comme général de brigade, et enfin, dans une circonstance mémorable, simple chef de bataillon, je combattis conmie général de division pendant cinquante-quatre heures, en ayant sous mes ordres six colonels à la tète de leurs régiments, fait qui n'a pas d'autre exemple*