‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 58 sur 259 · VOLS ET CONCUSSIONS · texte numérisé non relu

VOLS ET CONCUSSIONS

Ainsi cette entreprise de guerre s'était réduite à une promenade militaire, et, faute de gloire à recueillir, on avait arraché quelques compensations à la fortune. Sous prétexte d'envoyer à Paris les reliques de Notre-Dame de Lorette, où elles n'avaient que faire, on s'empara de son riche trésor, notamment des lames d'or massif dont le plafond et les murs de la petite chapelle étaient entièrement couverts (i); puis, sous le prétexte des besoins des troupes, on leva des millions sur la route; Rome fut dépouillée de cent manières. Mais enOn ni les soldats ni les officiers ne touchèrent un sou, alors qu'on leur avait promis que, à leur arrivée à Rome^ ils recevraient deux mois de solde en gratification. Déjà las de la guerre, désireux de rentrer en France, après tant de faits d'armes, ils n'avaient accepté cette expédition de Rome qu'avec humeur, et, au lieu de trouver l'argent promis qui devait les dédommager d'une nouvelle peine, ils virent les créatures de Berthier, généraux, officiers d'état-major, administrateurs et agents de toutes classes étaler un luxe qui semblait insulter à leur misère. Les troupes étaient donc d'autant plus mécontentes qu'elles avaient été témoins de plus de dilapidations (2). En dehors des contributions régulières, on en avait levé d'extraordinaires; on avait dépouillé les plus riches propriétaires, sans rendre compte de rien à l'État, sans donner de reçus. Des espèces de bureaux de vol et de dévastation furent installés, ot l'or, les bijoux, tous les objets pré- Ci) J*ai visité cette chapelle à l'époque de la foire de Seoigallia, et je n'y ai plus vu que les murs noircis par le temps et les trous des clous qui attachaient les lames d'or qui avaient disparu.

(2) Lorsque l'armée arriva devant Rome, il y eut des pourparlers, dans lesquels le général Berthier demanda trente et un millions au Pape. Or, l'armée restait convaincue que plusieurs de ces millions, dont on n'a jamais fait ni compte ni mention, avaient été payés.

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deux durent être livrés. Cependant, malgré tant de levées et de saisies, depuis onze décades aucune solde n'avait été payée lorsque le général Masséna arriva le 21 février (3 ventôse) prendre le commandement de son armée.

Le général Berthier ne s'était pas vu nommer avec plaisir un remplaçant. Outre la passion qu'il avait pour Mlle Yisconti, que Bonaparte appela la c bêtise de Berthier > , il avait un autre intérêt à ne pas quitter Rome. Il avait espéré, tout en restant général en chef de l'armée d'Italie, garder le commandement supérieur de l'armée de Rome. Or Masséna n'était pas seulement un successeur^ c'était un rival, et le général Berthier lui prépara l'arrivée la moins brillante possible. Comme en fait foi certaine dépêche au Directoire, il avait fait craindre à l'armée que, sous l'administration de Masséna, elle ne toucherait ni la gratiûcation promise, ni l'arriéré de solde de quatre mois; il avait favorisé la mise en circulation d'une prétendue lettre, d'après laquelle les ofQciers de l'ancienne et glorieuse division Masséna étaient censés déclarer qu'ils ne serviraient plus sous les ordres de ce chef.

L'esprit des troupes était donc préparé contre le général Masséna, qui eut, outre cela, le malheur de trouver Rome occupée par la ii* de ligne, qu'en 1796 il avait fait renvoyer de sa division; par le 1* hussards, qu'il avait maltraité je ne sais plus dans quelle occasion, et par les corps de la division Bernadotte, dont j'ai raconté la rixe avec notre division à Laybach. C'était d'ailleurs le moment où dans toute l'Italie l'insurrection et la révolte semblaient être dans l'air (1). Dans un de ses rapports au

(1) A Mantoae, révolte de la division Baraguey d'Hilliers; APes chicra, insurrection do la division Guieu, je crois; à Brescia, fermentation dans les troupes de la garnison; à Fcrrare, mouvement dans la division Delmas; à Gênes, révolte des troupes, qui refusent d'aller en Corse

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Directoire, le général Berthier dit lui-même que, à Texceptioo de quatre demi-brigades, toutes celles qui se trouvaient en Italie s'étaient révoltées. Ce qui ne l'avait pas empêché d'écrire à ce même Directoire : c Le général Masséna vient d'arriver; il trouve une armée disciplinée et estimée par sa conduite. »

Donc, le 22 février (4 ventôse), le général Masséna reçut le commandement de l'armée et le prit sans qu'il y eût la moindre opposition. Le lendemain avait été fixé pour les honneurs à rendre à la mémoire du général Duphot, et, en présence comme sous les ordres du général Masséna, cette cérémonie funèbre eut lieu sans apparence d'hostilité (i).

Ainsi le 23 février se passa dans le plus grand ordre et dans le calme; mais, par une coïncidence fâcheuse, le général Masséna était arrivé à Rome n'ayant avec lui que trois aides de camp; Campana, incontestablement le plus habile d'entre eux, partit de suite pour Naples» chargé d'une mission importante, et ce fut dans cet isolement que le général Masséna se trouva aux prises avec des troupes qui, en dépit des louanges qu'on leur prodiguait, lui étaient remises en véritable état de souffrance et d'exaspération; ce fut également au milieu des perplexités de ce début que le général Berthier, ne paraissant soucieux que d'aider son successeur à sortir de la détresse qui était son ouvrage, l'entraîna à ordonner l'enlèvement de toute l'argenterie des églises. Impolitique surtout en un tel moment, cette niesure devint aussitôt l'occasion de bruits indignes, ofGciers et soldats criant que le général Masséna venait s'emparer de toutes

(i) Elle eut lieu sur la place Saint-Pierre. L'endroit où le général ^ Dupbot avait été assassiné fut purifié par des décharges de mousqueterie. Une urne contenant les cendres du général fut portée au Capitule et placée sur le chapiteau d'une colonne antique.

us MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

les ressources du pays et achever de mettre l'armée dans la misère; que cette nouvelle spoliation allait raviver la guerre, et qu'on avait besoin de la paix. Comme conséquence, le .?4 février, à deux heures de Taprès midi, le général Masséna fut averti par le général Valette de ce fait que tous les officiers subalternes de l'armée, en quittant la parade, venaient de se rendre au Panthéon et s'y étaient formés en assemblée délibérante.

Tel fut le commencement d'une révolte militaire que je ne vis pas éclater, dont je n'ai pas par conséquent à raconter les phases, mais qui, après avoir donné l'exemple de l'émeute et provoqué un mouvement heureusement réprimé de six mille Napolitains et autres lazaroni, obligea le général Masséna à transférer son quartier général hors de Rome et rendit le commandement de l'armée au général Berthier, qui accepta. Cependant, après avoir pris acte de ce commandement en passant les troupes en revue dans la matinée du 26, le général Berthier, n'ayant plus rien qui pût l'intéresser à Rome, crut prudent de rejoindre son quartier général de Milan, et, sans se douter qu'il existait encore un général en chef de l'armée de Rome nommé Masséna, il partit sans se mettre en rapport avec lui et en déléguant son illégitime autorité au général Dallemagne, qui dans toute cette affaire avait joué un rôle suspect, au point d'être le seul qui eût la faveur des révoltés.

En même temps les commissaires civils Monge, Daunou, Florent et Faypoult envoyés à Kome, les trois premiers pour organiser la République, le quatrième pour administrer les finances, et dont le principal devoir était de ne pas empiéter sur les pouvoirs souverains du Directoire, déclarèrent que le général Masséna, en s'éloignant de Rome le 7 ventôse, et le jour d'après du camp de

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Ponte Molle (i), avait par cela même donné sa démission (comme si, dans le territoire occupé par une armée, il existait un point où un générai en chef pût ne pas être à son poste; comme si encore, le général Masséna ayant donné sa démission, ils auraient eu charge de le remplacer), et qu'en conséquence ils arrêtaient que, pour ce qui les concernait, ils ne pouvaient plus reconnaître pour général en chef que le général Berthier, et, en son absence, le général Dallemagne, par lequel le général Berthier était momentanément remplacé. Ainsi ces hommes, improvisés hommes d'État, se faisaient à Tinstar du général Berthier les patrons du général Dallemagne, autrement dit des révoltés; ils étaient secondés dans leurs efforts par Haller, l'administrateur général des finances, Bruyères et autres fidèles que le général Berthier avait laissés à Rome, par Bassal enfin, ex-curé

(1) On a TU que Tétat d'insurrection des troupes avait décidé le général Masséna, inspiré en cela par le général Berthier, à sortir de Rome et à se rendre au camp de Ponte Molle pour y rappeler le trop-plein de soldats qui encombraient inutilement la ville; il devait faire en même temps la tournée de toute son armée, afin d*eQ reconnaître les dispositions. Cette tournée devait le conduire i Ancône; mais ayant quitté Ponte Molle, alors que les troubles s'aggravaient à Rome, il n'avait pas osé trop s'éloigner, et, au lieu de pousser jusqu'à Ancône, il s'était arrêté à Ronciglione, à quatre postes de Rome, pour ne pas perdre de vue les agissements de Berthier, de Dallemagne et des révoltés. Tel est le grief en raison duquel les commissaires civils l'avaient déclaré déchu de son commandement. S'il est un reproche que l'on puisse adresser au général Masséna, c'est d'avoir eu trop do confiance dans des conseils et des inspirations qu'il eut le tort déjuger sincères; c'est aussi d'avoir manqué d'adresse et de modération envers les mécontents. Lorsque ceux-ci, tout au début de leur rébellion, lui envoyèrent cinq dépatations successives pour le prier, puis le sommer de faire rendre compte des millions volés sous son prédécesseur et de s'en servir pour payer l'arriéré de la solde, il renvoya durement tous ces révoltés à leur devoir et voulut les vaincre par la discipline. Il ne fit que les éloigner davantage de lui et les rejeter vers Berthier, contre l'administration duquel ils étaient venus réclamer.

de Versailles, qui avait été nommé secrétaire d'État des consuls de Rome, et que sa qualité de prêtre assermenté, puis défroqué, puis marié à la Talleyrand, rendait si peu propre à accréditer la République dans un pays où dominait avec fureur le fanatisme religieux.

Cependant le général Berthier, inquiet du silence que le Directoire gardait avec lui sur toute sa conduite à Rome.se h&ta de condamner cet arrêté; en conséquence il écrivit, le il mars, au général Dallemagne : « C'est avec le général Masséna que vous devez correspondre ofQciellement, malgré l'arrêté des commissaires du pouvoir exécutif. » Mais déjà, dès le 3, le général Masséna avait mis cet arrêté à néant, en adressant au général Dallemagne une protestation raisonnée et en lui ordonnant de la faire notiûer et publier.

Cet esprit de revirement s'étendait aux ofQciers; l'arriéré de solde avait été en partie payé; le comité central étant dissous, l'apaisement semblait prêt à se faire. C'est alors que le général de division Rey, accompagné par plusieurs ofQciers supérieurs, se rendit, le il, auprès du général Masséna, à Ronciglione, pour le presser de rentrer à Rome, et de suite ce dernier en informa le Directoire. Quant au général Dallemagne, voulut-il donner le change sur un rôle trop fait pour l'incriminer, voulut-il mettre le comble à la perfidie en paraissant se tromper sur des dispositions dont il était bien difficile qu'il doutât (i), voilà la question! En fait, le i3. il écrivit au

(1) Od peut juger de ce qu'étaient à ce moment les dispositions des officiers à Tégard du général Maaséna, d'après ce qu'ils avaient écrit, le 17, au Directoire : « Nous vous prévenons que si, jusqu'au moment où vous aurez prononcé sur la demande de l'armée, qui plus que jamais et au péril de sa vie persiste à no plus vouloir Masséna à sa tête, ce général veut y donner des ordi^es, nous nous trouverons forcés de l'arrêter et de le faire conduire dans un lieu de sûreté, aûn que vous décidiez sur son sort et le nôtre. »

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