‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 63 sur 259 · MASSÉNA DEVANT LES RÉVOLTÉS · texte numérisé non relu

MASSÉNA DEVANT LES RÉVOLTÉS

frère et pour an traître, pût se dispenser de se rendre aux réunions (i). Les provocations de Champeaux, La Salle et Théré n'eurent donc pas de résultat; aucun officier ne Youlut ni se battre, ni promettre.

Le général Masséna, après avoir chargé les chefs de corps de faire la suprême intervention dont j'ai parle, les avait convoqués pour le lendemain, neuf heures, c'est-à-dire une heure avant que s'ouvrit le conciliabule des révoltés au Capitole; mais ces généraux et chefs de corps n'arrivèrent qu'à dix heures^ et, comme le général Masséna voulait se porter au Capitole en les entraînant à sa suite, ils lui démontrèrent l'inutilité de cette démarche, qui pouvait compromettre son autorité. Alors il dépêcha plusieurs d'entre eux vers l'assemblée; mais ils revinrent bientôt, disant qu'ils étaient arrivés trop tard, et que les officiers révoltés se portaient au domicile de leur général en chef.

Ces révoltés parurent presque aussitôt pour intimer au général Masséna l'ordre de sortir de Rome, attendu, disaient-ils, qu'ils ne le reconnaissaient plus comme chef; mais il n'avait pas pu souffrir que ces révoltés, en masse, souillassent l'appartement qu'il occupait, et au moment où ils entrèrent dans le palais Ruspoli, il se fit suivre des généraux, des officiers supérieurs et d'étatmajor qui se trouvaient chez lui, et dont je faisais partie; il se rendit jusqu'à la porte extérieure de son antichambre, qu'il barra, en se plaçant entre les deux chambranles, empêchant de cette sorte qu'aucun des révoltés ne dépassât le palier de l'escalier. C'est sur les marches et dans le vestibule qu'il les reçut, et c'est là qu'eurent lieu les colloques.

(1) Les non présents ne pouvaient tromper sur leur absence, chaque séance commençant par l'appel nominal des offlciers corps par corps.

Le général Masséna refusa de se rendre à des ordres qui lui étaient portés au nom d'une assemblée illégale et inconstitutionnelle; mais les officiers, tout en reconnaissant l'illégalité de leurs réunions, firent la remarque que le c 18 fructidor > n'avait pas été plus légal et plus constitutionnel, qu'ils avaient bien le droit de s'appuyer sur cet exemple que leur avait donné le Directoire, et que d'ailleurs ils n'avaient pas à considérer les décisions qu'enverrait ce même Directoire, puisque leur général en chef était bien rentré à Rome sans se préoccuper de ce que seraient ces décisions. Enfin ils déclarèrent l'armée souveraine et les grandes mesures au-dessus des lois. Le général Masséna les rendit responsables de ce que l'opération d'armement dont il était chargé ne s'exécutait pas; mais toutes ces menaces étaient maladroites, parce qu'elles ne pouvaient que manquer leur effet.

J'ai été témoin de cette scène. Pendant que, sans excuse admissible, d'obscurs officiers bravaient, dans la personne d'un de leurs chefs les plus illustres, tous les sentiments d'honneur et de devoir, j'examinais la contenance et le rôle des généraux présents. Celui qui allait être avant un an le sauveur de la France, le général Masséna, avait la tète haute et, suivant sa pose habituelle, renversée vers la gauche, le regard ferme et animé, les lèvres serrées, le visage contracté; il m'apparut magnifique d'attitude et d'énergie; le général Rey, c'est une justice à lui rendre, adressait à ces révoltés des reproches outrés; le général Mireur ne dissimulait pas plus son indignation que Yial son affiiction. Quant à Murât, superbe de prestance et de figure, immobile et dans un silence que toute une attitude concourait à rendre éloquent, il attestait et son scandale et la douleur que lui causait son impuissance à réprimer de semblables horreurs. Seul, le général Dallemagne paraissait plus prêt

AU PALAIS fiUSPOLl. 161

i approayer qa'à contenir les révoltés. Il aurait dû, alors qu'ils reprochaient au général Masséna sa rentrée à Rome, leur ciier : c C'est moi qui pour le salut de tous ai sollicité ce retour du général en chef >; mais il ne dit rien, tenant la tète baissée et n'osant regarder en face ni ses camarades, ni son chef.

Cependant les ofBciers révoltés n'étaient sortis que pour envoyer aussitôt au général Masséna Tordre d'avoir à quitter Rome dès le lendemain même, à dix heures du matin. Le général était avisé que, dans les assemblées, avait été agitée la question de Tempoisonner ou de le fusiller, s'il n'obéissait à TinjoncUon; mais les menaces des révoltés ne l'effrayaient pas plus que les siennes n'avaient effrayé les révoltés; il ne partit pas, et les journées des 16 et 17 furent des journées un peu d'expectative; on attendait de part et d'autre les décisions du Directoire, qui ne pouvaient manquer d'arriver bientôt; malgré ce qu'ils en avaient dit, les révoltés n'étaient pas moins inquiets que le général en chef s^ir les résultats de cette attente.

La journée du 17 me rappelle cependant un incident qui une fois de plus peint d'un trait le général Masséna. Je me trouvais dans le salon du palais Ruspoli et j'y étais seul, lorsqu'un Italien se présenta et demanda i parler au général en chef, que je prévins et qui sortit de son cabinet. Cet Italien, que j'avais déjà vu au palais, avec qui même j'avais causé, dont j'ai oublié le nom, mais que le générai Reille croit être un Génois nommé Scala, dit au général en l abordant : c Général, je suis en mesure de faire éclater à Rome une insurrection» mais plus sérieuse que la première et qui par conséquent forcera les officiers à rejoindre leurs compagnies; elle TOUS donnera le moyen et le temps de ressaisir l'autorité et de faire exécuter vos ordres. — Le sang des

Page 1