SÉJOUR A ROME
qui semblait alors, sous notre inspiration, exhumer la yieille liberté dont l'avaient dotée ses antiques fondateurs, Rome enfin où la société de 1798 était enchanteresse, tant parle nombre des très jolies femmes que par la distinction de leurs manières. J'avais dans cette ville beaucoup d'amis; le bonheur de partager avec eux une exaltation aussi vive fut un nouveau sujet d'entraînement pour moi.
Au nombre des hommes que je considérais comme des amis se trouvait Burthe, déjà tant de fois nommé dans ces Mémoires, Attiré à Rome par le même motif que moi, il s'y trouvait dans une position moins avantageuse, car il était toujours l'adjoint de Solignac; hésitant sur ce qu'il ferait, en joueur effréné il s'en remit à la fortune pour décider de sa destinée. Le général Masséna avait à peine dépassé la porte du Peuple, que, les cartes à la main, Burthe était déjà aux prises avec le frère du général Duphot et que, assis à la même table, ne suspendant leur partie que pour boire et pour manger, ces deux enragés se disputèrent pendant soixante-douze heures (du dimanche à midi au mercredi à midi) tout ce que contenait leur bourse. Burthe perdit tout ce qu'il y avait dans la sienne, si même il ne perdit que cela, prétendit, suivant sa nature qui le portait à faire aux autres un crime de son malheur ou de ses fautes, qu'il avait été triché par Duphot, incapable cependant d'une telle infamie; il l'insulta et eut avec lui un duel qui se termina par des égratignures; puis il quitta Rome, se rendit à Milan, et ne put m'entratner à y rejoindre avec lui Solignac qui y était resté pour jouer, ce qui ne pouvait manquer d'allécher Burthe, mais ne pouvait plus avoir aucun attrait pour moi (4).
(1) Buiihc allait suivre Masséna en Suisse. Blessé grièvement à Zurich, il fut fait chef d'escadron sur le champ de bataille. (Ed.)
Burthe parti, j'avais encore à Rome La Salle, en qui se réunissaient les plus aimables, les meilleures et les plus brillantes qualités comme bomme et comme guerrier; ce brave La Salle arrivait de Perugia, où il s'était rendu coupable d'une folie que je vais rapporter, une des mille dont il a semé tous les lieux où il a séjourné, mais dont il ne parlait jamais, parce que le jour ne pouvait suffire pour débiter les facéties de la veille ou du matin (i). Bref, rentrant, la nuit venue, de je ne sais quelle course ou expédition, il voit l'hôtel de Mme Cesarini entièrement éclairé, et apprend que cette dame, veuve, encore jeune, fort belle, et tenant à Perugia le premier rang, donnait un bal. Une idée extravagante s'empare de lui ; incapable d'y résister, il fait arrêter son escadron et, couvert de poussière, sans descendre de cheval, entre dans le vestibule; au risque de se rompre cent fois le cou, il monte le bel escalier en pierre de taille qui conduit au premier, passe en caracolant sur les dalles de marbre des paliers, sur les parquets des salons qu'il couvre d'éraflures; il arrive au galop dans la salle de bal et, à l'épouvante de toutes les danseuses, se lance au milieu de la contredanse. Bientôt maître de l'espace comme du reste, il ordonne à l'orchestre de continuer à jouer et fait achever à son cheval la contredanse commencée; puis, après s'être servi du punch, avoir fait avaler des limonades et des gâteaux à son cheval, après l'avoir fait regarder par la fenêtre pour se montrer à ses hussards, après l'avoir obligé à saluer la maîtresse de céans et toute la compagnie, il part sans avoir mis pied à terre, et, malgré tout ce que l'on peut observer et crier, il descend comme il l'a monté cet escalier de pierre et de
(1) Ce D*68t doDC pas par lui que j'appris cette folie, qui me fut racontée ud peu plus tard, quand je fus envoyé en mission à Perugia.