‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 72 sur 259 · LES DAMES ROMAINES · texte numérisé non relu

LES DAMES ROMAINES

Grâce i mes bonnes relations, je fus présenté de suite dans les premières maisons; mes relations se multiplièrent et devinrent plus agréables de jour en jour. Je dois le dire, je fus ravi des dames romaines et de tout ce qu'elles mettaient de naturel, d'abandon et de grâces à cette familiarité italienne, au dernier point provocatrice. Après la seconde entrevue, on était reçu le matin comme le soir, au théâtre comme au palais, en tête-à-tête comme en nombreuse compagnie, avec toutes les marques de l'intimité et de la bienveillance; on n'était plus appelé que par son nom de baptême ou de famille tout court, ce qui paraissait mettre tout le monde de pair et autorisait d'inappréciables réciprocités. A quelque femme que l'on parlât, on ne l'apostrophait que par son seul titre; de quelque femme que l'on causât, absente ou présente, titrée ou non titrée, on ne la désignait que par la... une telle... ainsi... l'Ottoboni... la Borghese... la Yisconti... la Doria, etc. Seulement il fallait être reçu, non pas au simple titre de visiteur, mais admis aux réunions jouraalières et tout intimes. Mœurs charmantes, mais dangereuses, grâce auxquelles l'amour ne vieillit pas, devient le seul dieu qu'on adore et transforme Rome la sainte en une des arènes les plus actives de Cythère. La vie s'y passe dans un enivrement que font nattre autour d'elles des femmes aux cheveux d'ébène,à l'œil étincelant» au cœur brûlant comme leur climat. Belles aux contours voluptueux, dans l'extase qu'elles font partager» elles exploitent au profit du plaisir ce désœuvrement

Germain m'a conté qu*une nuit, vonlant entrer dans ane maison aimable, où l'on refusait de les recevoir, mais qui avait au premier étage un balcon de fer sur la rue, le futur lieutenant général baron Margaron avait lancé un de leurs compagnons de folie & la bautaur du balcon, auquel ce compagnon s'accrocha et d*où il pénétra dans la maison, pour faire, de force et le sabre en main, ouvrir la porte.

des gens comme il faut, ce doke far niente, qui chaque matin fait promener vingt tributs de boudoir en boudoir!

Au nombre des dames que je Ws journellement à Rome et qui, chaque jour, se réunissaient au théâtre ou chez Tune d'elles, je citerai c mon hôtesse, la marquise Girolama Lepri, femme d'esprit et fort bonne femme; elle donnait de nombreux diners et, tous les soirs, un souper auquel se trouvaient régulièrement Maucune, La Salle, une Mme Maccarani, belle et très bonne personne, et la maîtresse de cet aimable et brillant fou, quelques autres femmes, plusieurs Italiens lettrés et distingués, enûn un jeune Napolitain nonmié Michel Lagreca, que son titre de prélat monseigneurisait, en somme, garçon d'esprit et très joli homme, on ne peut plus recherché en ce qui tenait à la toilette, de bon ton, de bonnes manières, d'un commerce égal et agréable, et soutenant son espèce de rang par une belle fortune; mais, pour moi, un de ces êtres qui devaient avoir une trop grande influence sur ma destinée, et dont, par conséquent, le nom reviendra dans le cours de cet ouvrage. Le séjour chez mon hôtesse ne manquait donc pas d'agréments; mais, malgré tout son esprit, elle oubliait que les hommes ne désirent que ce qu'on leur refuse et n'admirent que ce qu'on leur cache; c'était une cause de divertissement pour les plus jolies femmes de Home, qui devinaient que cette dame n'avait rien de caché pour moi et m accablaient de compliments, que, Dieu merci, je méritais fort peu. Riant d'autant plus qu'elles me voyaient plus vexé de leurs félicitations, elles me mettaient à la torture, chaque fois que j'étais contraint devant elles de donner la main à cette dame.

La princesse Borghese était une dame douée d'une raison supérieure et d'une grande force d'âme et d'esprit. Aucune des familles restées à Home, et c*était le

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chÂtiment du rôle que le ÛIs atné, le prince Camille, colonel de la garde civique, avait joué le 28 décembre, aucune famille n'avait éprouvé de plus fortes pertes que la sienne. Elle avait payé des contributions énormes et fourni à des réquisitions continuelles. On lui avait enlevé une masse de vaisselle, avec peine entassée dans plus de douze armoires immenses, les Borghese ayant souvent renouvelé leur vaisselle et, depuis Paul Y, n'ayant jamais vendu fût-ce une cuiller à leurs armes. Enfin, de soixante chevaux en partie magnifiques et qui se trou- Yaient dans les écuries de cette maison, il restait à la princesse deux rosses. Eh bien, jamais elle ne proférait one plainte ou ne disait un mot rappelant qu'elle pût avoir à se plaindre de quoi que ce soit, jamais sa gaieté ne fut altérée; deux fois seulement et durant plusieurs mois de relations quotidiennes, je lui ai entendu aborder ces matières; la première pour dire à une dame qui se lamentait : 5 Allons, ma chère, vous parlerez de cela demain à votre homme d'affaires; quant à nous, qui sonmies ici pour nous amuser, nous n'avons que faire de ces détails, i Et, un soir que je lui donnais la main jusqu'à sa voiture et que, pour arriver au pied de Tescalier, ses chevaux passaient péniblement devant nous : c Avouez, Thiébault », me dit-elle en éclatant de rire, c qu'il me reste deux jolis chevaux. » Au reste et à l'exemple des Noailles, les princes de cette famille avaient adopté des rôles dont ils tirèrent un meilleur parti que leurs modèles. Le prince Borghese était patriote; son frère, le prince Aldobrandini, était royaliste et papal. Le ûls aîné du prince Borghese, Camille, héritier de son père, était royaliste, et Checo, le cadet, qui seul reste aujourd'hui (4), était patriote; de sorte que, le

(1) Des deux fils du prince et de la princesse Borghese. Talné, Caimille, pritie titre do la maison à la mort de son père et devint

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