A TIVOLI
QD soutien sûr, puisque le grand Vernet Tayait expérimenté, je pouvais y rester suspendu, au cas où le point d'appui de mes pieds aurait manqué tout à coup, et je crois qu'il eût fallu bien de la malechance pour suivre le Teverone dans sa disparition à travers Fabime. Mais j'étais excité, et les reproches de mes camarades n'eurent d'autre résultat que de me pousser à commettre une seconde imprudence plus grave que la première.
Notre cicérone nous avait proposé d'aller voir, d'un autre endroit en amont de la cascade, la chute du Teverone, et, chemin faisant, il nous indiqua un enclos habité qu'il fallait traverser. Bordant cet enclos, un canal large de huit pieds, profond d'autant, servait de lavoir et cependant avait un courant si rapide qu'on n'aurait eu peine à voir passer un animal qui s'y serait noyé; UD mur séparait ce canal de la cascade, et ce mur, qui se * rétrécissait à mesure qu'il s'élevait, n*avait guère à son faite qu'un pied de large. Faire le tour par un clos, quand on avait la crête d'un mur pour arriver tout droit au point que nous indiquait le guide, me parut indigne de moi ce jour-là. Sans attendre les objections, je m'étais aventuré sur le mur; j'avais à gauche l'abîme de la cascade, à droite le canal; roulé par les flots de celui-ci ou par le torrent de celle-là, on serait aussi vite arrivé jusqu'au gouffre pour s'y broyer inévitablement. Par malheur, je n'avais pas prévu que l'atmosphère humide de Tivoli, la poussière de la chute d'eau, n'avaient pas manqué découvrir d'un enduit gluant et glissant lacrètc du mur, où personne n'avait mis les pieds depuis les maçons qui l'avaient construite. Lorsque je fus au milieu, le pied gauche me manqua si complètement, que je ne pouvais penser à me remettre en équilibre; je n'avais qu'une chance de salut, je la dus à mon jarret droit, que brusquement et par une sorte de force instinctive,
je détendis comme un ressort et qui me lança de l'autre côté du canal, sur le bord du clos, c'est-à-dire à huit pieds au moins du mur. L'émotion m'avait suffoqué; quand je revins à moi, mes regards se portèrent sur mes trois compagnons, que je vis ployés en deux et leurs mains sur les yeux. Lorsqu'à ma voix Guibert se redressa et m'aperçut, il fondit en larmes; mais, après l'inquiétude, le second sentiment de mes compagnons fut la colère. Je ne parvins pas à les persuader que tout cela se trouvait être moins ma faute que celle du grand Vernet, duquel était venu un premier exemple, et je dus leur promettre de ne plus me livrer à mes fantaisies, qui, disaient-ils, leur gâtaient le plaisir d'une belle promenade.
L'approche de la nuit nous fit songer au retour, et nous quittâmes l'antique Tibur, ses bosquets et ses ruines : • C'est ici que je comprends la vie avec toutes ses délices », s'écria, en guise d'adieu, Guibert, qui voyait les derniers rayons se refléter dans les cascatelles. c C'est ici que je comprends la mort avec toute sa rigueur >, répliquai-je, en voyant l'ombre descendre sur ces lieux jadis si riants, aujourd'hui si déserts.
Je ne sais combien de promenades nous nous étions proposé de faire ensemble; mais nous dûmes renoncer à beaucoup d'entre elles, à cause des bandits qui tenaient la campagne. Du moins nous visitâmes les catacombes de Saint-Sébastien, également dites cimetière de Saint- Calixte et qui sont d'anciennes carrières de pouzzolane, devenues le refuge des chrétiens au temps des persécutions. Très étendues dans leur excavation, elles étaient déjà au premier siècle un lieu de terreur, tel que pour ne pas s'y enterrer vivant, dit Suétone, Néron, traqué de toutes parts, n'osa pas s'y cacher. Plus tard, elles furent prolongées jusqu'à Civitavecchia,