LES SERPENTS DU PÉRUGIN
loDg séjour dans l'État romain. Par une dépèche du général Bonaparte, expédiée de Malte, il avait été désigné pour le commandement d'un des premiers corps de troupes qui devaient rejoindre l'armée en Egypte, et, le 30 juin (i2 messidor), il se mit en route pour Gènes, d'où il m'écrivit : c C'est prêt à monter la grande mule que je vous fais mes adieux, mon cher Thiébault. > Et cependant il ne partit pas. Quant au commandement de la division, il l'avait rendu au général Valette, de qui il l'avait reçu et qui le reprit pour quinze jours seulement. Le général Valette fut définitivement remplacé par le général C..., et de son espèce d'intérim je n'ai gardé que le souvenir de l'incident suivant :
Les habitants de Perugia ayant vu revenir le général Valette avec plaisir, un des premiers personnages de cette ville l'avait invité à une sorte de fête, qu'il donna en son honneur dans une maison de campagne. Pour montrer plus d'empressement et en même temps pour éviter la grande chaleur, le général était parti de bon matin, m'avait laissé à expédier tout le travail de la journée sur des signatures en blanc, il était donc deux heures de l'après-midi lorsque je pus monter à cheval pour le rejoindre. La chaleur était excessive : à moitié assoupi, je gravissais par un chemin sablonneux, très creux, une côte assez rapide en côtoyant des broussailles, lorsque je fus réveillé par quelque chose de glacial qui frottait, à travers mon pantalon de coutil blanc, ma cuisse gauche avec une forte pression. C'était un serpent, le plus gros, le plus grand que j'eusse vu ailleurs que dans des cabinets d'histoire naturelle, et qui, effarouché par nos chevaux, peut-être touché par l'un des sabots du mien, s'était dressé sur le sable du chemin et avait pris ma cuisse comme point dappui pour rentrer plus rapidement dans les broussailles. Mes deux
chasseurs d'ordonnance l'avaient vu, m'avaient averti par leurs cris, et quand, en rejetant brusquement mon cheval à droite, je me fus débarrassé de ce mauvais camarade, ils arrivaient, se lançaient à terre et à coups •de sabre hachaient le buisson où le serpent était entré; leurs efforts furent inutiles. J'ajouterai que le Pérugin est célèbre par le nombre, la force et la malfaisance de ses serpents, comme il le fut par la férocité de ses habitants.
Le général C..., le troisième chef qui nous advenait depuis deux mois et dix jours, était un vieillard, Corse d'origine et d'une très grande bravoure, mais le plus piètre des généraux de division auxquels des soldats français ont jamais été réduits à obéir. Étranger, il pouvait mal parler notre langue; seulement il est des bornes à tout, et vraiment il défigurait en dehors de toute mesure les noms les plus familiers comme les plus usuels. Ainsi il appelait l'ordonnateur Buhotte, Bouillotte, de même qu'il appela plus tard le générai Championnet, le général Champi^on. Il n'aimait pas, disait-il, les chefs menuisiers (minutieux), recommandait tout ce qui tenait à l'inéraire des troupes (itinéraire), et soutenait que si les Aponitains (Napolitains) mettaient le pied sur le tirroir (territoire) de la République, il les battrait avec une demi-frégate (brigade) d'infanterie et une escadre (escadron) de drageans (dragons). Toutefois, ce qu'il y eut de trop comique, c'est que nous eûmes, dans la division, un colonel de dr. • gons de lamémeforce,quoiqueFrançais, et qui, un joui, écrivait à ce même C... : « Mes officiers voulaient vous> envoyer une éputation, mais je m'y suis opposé, parce que dans les corps çat occasionne des chistes, et que les chistes ont toujours les eflets les plus funèbres. > Un post-scriptum contenait : c Je manque d'atteliers (râ-