‹ Mémoires du général CluseretChapitre 16 sur 26 · L. Boursier; Collet; Chardon; Roux; P. Henry · texte numérisé non relu

L. Boursier; Collet; Chardon; Roux; P. Henry

Rossel, de son côlé, fit paraître l'avis suivant :

Cour martiale.

Les officiers, sous-officiers ou gardes qui sont licenciés'

dbyGoogle

122 MÉMOIRES 00 GÉNÉRAL CLUSESBT

en droit sont invités à se faire inscrire au siège de la Cour Martiale {à la prison du Cherche-Midi) fit à assister aus séances de la Cour, pour lui prêter ieur concours pour l'instruction des affaires, les fonctions du Ministère public et la défense.

La séance d'ouverture de la Cour aura lieu ce soir à 9 iieores.

n avril 1871.

Le Colonel Président,

Le décret de formation était du 16, l'arrêté réglant la procédure du 17. Le 18, la Cour martiale rendait son premier arrêt qui fut un arrêt de mort contre le commandant Girod du 74° bataillon, coupable de lâcheté devant l'ennemi.

Cour Martiale.

La Cotir marliaie, dans sa séance du 18 courant, condamne à la peine de mort ie nommé Girod (Jean Nicolas), chef du 74° bataillon, coupable d'avoir refusé de marcher devant l'ennemi.

Cette rapidité et cette rigueur étaient justement ce que je voulais et ce qu'il failait. Une demi-douzaine d'arrêtés de cette nature dans l'espace de la première semaine et tout rentrait dans l'ordre ; la discipline était fondée et la Commuue sauvée. Celle-ci en jugea tout autrement et cassa le jugement.

La Commission Executive, prenant en considération les antécédents démocratiques du citoyen Girod, chol' du Î4"»

>dbyG00glC

MÉMOIRES D(l GÈHÉHAL CLOSEHET 123

bataillon, condamaé à mort par la Cour martiale, pour avoir refusé de marcher contre l'ennemi, a commué sa peîne.

« Le condamné Girod subira la dégradation civique et militaire et restera emprisonné pendant la durée de ta guerre. *

" La Commission Executive. »

Immédiatement informé je me reodia à la Commune pour la seconde fois depuis son existence. La première avait également eu pour objet une raison disciplinaire, l'arrestation de Ber)!;eret, donl je parlerai plus loin.

Mon entrée à la Commune fut tout à fait intempestive. La Commission executive était en train de mettre en accusation la Commission de sûreté générale personnifiée par R. Rigault. 11 paraît même que cette dernière était sur le point d'être renversée, ce qui eût été un immense avantage. Je la sauvai sans le vouloir et sans le savoir. Voici comment :

J'entrai immédiatement dans Je débat, réclamant un tour de parole de faveur, vu le peu de moments donl j'avais à disposer. Avec vivacité j'attaquai ia Commission executive, l'accusant de mollesse el,parsa commutation, de rendre impossible l'établissement de ia discipline, par suite, de compromettre gravement la défense de Paris. J'ajoutai que je déclinai toute responsabilité à cet égard si l'on me créait ainsi des obstacles. Cette attaque, vivement saisie par R. Rigault et ses partisans, leur servit de texte contre la Commission executive. Celfe-ci fut obligé de me céder la tête de Girod, dont je ne sus que faire, attendu qu'il était trop tard. Le châtiment doit suivre immédiatement la faute

i21 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL CLITSBBBT

eous peine d'être odieux, et de se retourner contre la discipline. RigauU fut sauvé et ce fut un grand maîheur. Tout cela, parce que, confm6 entièrement dans mon organisation et ma défense de Paris, j'ignorais absolument ce qui se passait à la Commune.

Cette affaire eut des conséquences très graves et peut être considérée comme le signal de la chute de la Commune. La Commission executive rallia ses amis qui étaient les miena et se tourna contre moi croyant que je m'étais tourné contre elle, ce qui était bien loin de ma pensée. Au moins celle-ci renfermait-elle des intelligences et des énergies ; que renfermait la seconde ? Mon pauvre ami Vermorel fit un excellent discours et une faute grossière en demandant la dissolution de la Cour martiale au nom de l'humanité. 11 déclara que le peuple du 18 Mars avait horreur du sang, ce qui était vrai; mais non moins vrai à coup sûr était celle qu'il m'inspirait. Pourtant j'étais obligé de céder à une lïécessité de circonstance. Et quand je lui répondis : » Yous avez horreur du sang, soit ; mais c'est ie nôtre qui coulera » , j'étais dans ie vrai. Vermorel, l'homme le moins sentimental que je connusse, fit du sentiment et entraîna la Commune trop disposée à le suivre. Le fait est que ces hommes de demi-mesures et généralement de peu d'action, furent effrayés de !a précision avec laquelle fonctionnait la Cour martiale dans mes mains et eurent peur qu'elle ne se mît à fonctionnerjusque dans leurs rangs '

' La Gommuae fut aussi impreaaioaoée — du moine je le crois — par uoa autre exécution ■< que j'avais fnit f^ire au Champ-de-Mars, de mon autorité privée. Il a'ugissaitautaiit que je peux me rappeler de voies de fait envers un supérieur.

>dbyG00glC

MÉMOIRES ru SÉNÉRAL CLU8EHET 125

C'était absurde et cette habitude de toujours soupçonner et trembler finit par amener la Commune où elle arriva.

Dans les débats, ftossel fut très-maltraité ; n'osant s'en prendre à moi, on s'en prit à lui. On l'accusa d'avoir agi sous l'influence d'une rancune personnelle. Il est vrai que le père de Eossel avait été le concurrent malheureux du commandant Girod qui lui avait été préféré. C'était un fâcheux rapprochement, mais, la discipUne avant tout. On insista surtout sur les antécédents républicains du condamné. Toutes raisons déplorables. Rossel, comme président, n'avait que sa voix dans le Conseil, et quant aux antécédents, je dirai presque : o Raison de plus pour être sévère. » Car, que se propose-t-on en condamnant un homme? L'atteindre ! Ce serait de l'enfantillage. — Que vaut un homme? — On se propose de faire un exemple, de frapper imagination de crainte, afin que ceux qui seraient tentés d'imiter le coupable, dans l'espèce, de fuir devant l'ennemi, se disent : ii Diable I il y a plus de danger à fuir qu'à faire son devoir ! >> Or, cette crainte salutaire pour tous ne peut entrer dans l'esprit de chacun qu'autant qu'on se dit: « La sentence atteint n'im- 1 porte qui : ni services passés, ni grade élevé ne peu- (1 vent sauver la tète du lâche ! »

Ceci me rappelle un mot profond de d'Hautpoul à mon égard. En 1849, je venais d'être mis en non-acli vite à propos des élections de Garnot, Vidal et de Flotte. Un colonel ramolli m'ayanl représenté comme la cause du vote républicain du régiment, on fit observer à d'Hautpoul que j'avais d'excellentes notes, qu'il

>dbyG00glC

1S6 MÉHOIRKS DU SÉHâkAL CLUSERBT

n'y avait absolument rien contre moi et que j'étais réputé un officier d'avenir, qu'il portait ainsi atteinte à ma carrière et mécontentait mes camarades, d'Hautpoul se contenta de répondre : «Si je ne sévissais que contre les officiers tarés, les autres me feraient la loi. >.

Rossei se montra très irrité de la conduite de la Commune et me donna sa démission. Une scène très vive eut lieu dans mon cabinet entre lui, Delescluze et, je crois, F. Pyat. Eux restant sur ce terrain : la Commune ne veut pas de sang, et moi soutenant naturellement Roasel que je priai en vain de reprendre sa démission. Il consentit à en ajourner la publication mais ne me rendis plus aucun service. En vain je lui représentai qu'une question d'amour-propre ne devait pas primer li> sentiment du devoir ; son ressentiment l'emportait toujours. A partir de ce moment il ne cessa de comploter avec la rédaction du « Père Duchesne. « Chaque jour, son ou ses rédacteurs venaient s'entretenir avec lui dans la salle de billard qui est à côté du Cabinet du Ministre. Ils causaient à voix basse. Que disaient-ils î Je ne m'en suis jamais inquiété. Mon caractère répugne à ces sortes d'inquisition. Pour moi, Rossel était un galant homme jusqu'à preuve du contraire et ce n'était pas à moi à aller au-devant de cette preuve. J'appris depuis par son confident, Séguin, que Rossel avait l'intention de culbuter la Commune, de se faire dictateur et de me confier le commandement en chef des troupes. Cette communication me fut faite dans les derniers jours de mon emprisonnement à l'Hôtel de Ville. Gomme jamais Rossel ne s'en ouvrit à moi,

>dbyG00glC

MÉMOIRES DU GËNËBia. CLUBEHtIT 127

et pour cause, qu'il devait parfaitement savoir qu'en iiemi mortel de toute dictature, je n'aurais pas plus accepté la sienne que la mienne ou celle de tout autre, et que je l'eusse fait arrêter séance tenante, je m'abstiens de tout jugement sur cette communication qui, peutêtre, n'était qu'un ballon d'essai.

Ce ne fut pas la seule conséquence déplorable de ma malencontreuse intervention. Dans la séance du 20 avril, la Commission executive, composée d'Avrial, Cournet, Delescluze, Pyat, Tridon, Vermorel, Vaillant, à coup sûr la meilleure, la seule Commission sérieuse qu'ait Jamais possédée Ja Commune, fut remplacée par la deuxième Commission composée de Jourdes, Viart, Grousset, Franliel, Protot, Andrieu, Vaillantet Rigault, ce dernier fut remplacé immédiatement par Goumet. Cette Commission, toute d'éléments hétérogènes, sans consistance, sans spécialités, fut sans valeur et précipita la perte de la Commune. J'y reviendrai.

C'est dans cette séance du 20 avril que Rastoul fit la proposition de la dictature. Il ne pouvait y avoir aucun doute sur le titulaire- Deux vois s'élevèrent immédiatement contre cotte proposition, la mienne et celle de Delescluze ; la première, parce que je ne voulais de la dictature pour perBonne, la seconde parce que Delescluze la voulait pour lui. 11 en a été bien près. 11 a eu la plus grande somme de pouvoirs après moi. Qu'en fit-il fait ?

On me dira d'oublier le Jacobin despote, pour ne me souvenir que du héros mort sur une barricade. Sans m'arrêter à cette pensée que les balles sont aveugles, je dirai que j'écris pour le peuple et son enseignement,

>dbyG00glC

DU ÛÉIfËHAL OLUSERBT

que les actes seuls sont intéressants el que les individus, quelqu'ila soient, abrités par !a tombe ou couverts par le malheur ne cessent pas pour cela d'êtres comptables de leurs actes vis-à-vis du peuple et vis-à-vis de J'hietoire. Bien mourir peut être quelque chose, mais bien vivre, c'est-à-dire accomphr son devoir, est tout. Le sentiment est le domaine de l'homme privé, la raison celui de l'homme public. Quiconque tient une plume est homme public. Il n'a pas le droitde s'attendrir, il a le devoir de juger.

Aussitôt que la nouvelle de l'échec subi par la Cour martiale se répandit, dès qu'on sut que la Commune se rangeait du côté de l'indiscipline, ma position de difficile devint presque insoutenable, L'effet immédiat fut d'encourager les lâches â rester chez eux. D'où nécessité de commander cinq fois l'effectif nécessaire au service. Or, avec le temps, l'enthousiasme diminuant el les fautes et le danger augmentant, c'était G, 1, 8, 9 hommes qu'il fallait commander pour en avoir un. Ne marchaient plus que les hommes réellement hors ligne. Parmi eux, seulement, la mort sévissait ; en sorte qu'à la longue, ne seraient plus restés que les lâches, les indifférents ou les malveillants. Joli système, qui devait remplir de joie Malon, partisan de la défense par les seuls volontaires, et Versailles dont les agents voyaient ainsi leurs manœuvres couronnées de succès. Comme j'aurais voulu voir Versailles réduit aux seuls volontaires ;

J'aime beaucoup toutes ces ravissantes théories humanitaires, mais à une condition, c'est qu'elles commenceront et finiront avec la paix. En réclamer l'ap-

>dbyG00glC

MÉKOIBES DtJ SÉHÉFAL CLUSERET 129

plication en temps de guerre, c'est être dupe ou fripon. La Commune ne fut pas friponne, à coup sûr, mais dupe, elle le fut certainement.

Ce qu'il y a de plus attristant dans tout cela, c'est l'inconsistance. On comprend le mot de la Convention : "Périssent les colonies plutôt qu'un principe.» Je comprendrnis la Commune disant : .< Périsse la Commune plutôt qu'un principe, celui de l'abolition de la peine de mort. » Mais ce qu'elle défaisait aujourd'hui dans un esprit de rivalité ou de personnalité mesquine, elle le rétablissait le jour suivant, en changeant le personnel.

C'est ainsi qu'elle rétablit le 12 mai ce qu'elle avait démoli le 20 avril.

Le Comité da Salut Public,

Page 1