BÂTONS DANS LES ROUES
Une SPance dp la Coinunine — Réorganisation dea services. -- Le rùle de UeleseluïP — Réélection du délégué à la guerre. — L» CommiBBion aiilltaire. — Gambetta TOulait me faire fusiller. — Nouvelles et dangereuses intrigues. — Roesel se décourage. — Double jeu.
Le 20 avril, je me rendis à la Commune pour protester contre la décision de la Commission executive qui avait rendu l'arrêt suivant :
li La Commission executive, prônant en considération 11 les antécédents démocratiques du citoyen Girod, ciief du « 7i">» bataillon, condamné à mort par la Cour Martiale B pour avoir refusé de marcher contre l'ennemi, a commué « sa peine.
« Le condamné Girod subira la dégradation civique et I! militaire et restera emprisonné pendant la durée de la " guerre. «
j'ai dit ailleurs ce qui s'était passé à cet égard ; comment, sans le savoir, j'avais sauvé Rigault et sa Commission de sûreté générale ; comment je ne pris pas cette
>dbyG00glC
254 MÉMOIRES DU GÉNÉUAL CLtTSEBET
tête que j'arrachai à la Coramiasion executive et qu'il n'était plus temps de prendre.
J'ai dit aussi comment, dans celte séance, Rastoul demanda la dictature et quelles forent les deux seules voix qui spontanément s'opposèrent à toute prise en considération.
A la suite de cet incident qui termina la séance secrète, Paschal Grousset fît une proposition ainsi conçue :
« La Commune,
« Considérant, d'une part, qu'il faut en finir avec les M conflits d'attributions qui se produisent tous les jours M devant elle, et qu'on ne peut en finir que par une réorgan nisatiofl radicale ; qu'il j- a convenance à faire participer Cl les nouveaux membres do la Commune à. son organiaa-
DÉCiiiE ;
« i" Toutes les Gommiaaiona de la Commune seront Il immédiatement refondues et leurs attributions définies.
« Z" Chaque Commission désignera un do ses membres " pour prendre la direction du service qui la concerne 1 sous son centrale direct et en être responsable devant la « Commune.
■ S" La Commission executive sera composée de la « réunion des délégués de commissions. »
Cette proposition tuait la défense en la transportant effectivement entre les mains de cinq ou six membres delà Commission militaire, tous plus incompélenta les uns que les autres. 1! y aurait eu chaque jour des discussions sans fin aboutissant h des 3 avril et à des Bergeret. Je m'y opposai et formulai la contre- proposition suivante:
MÉMOIRES nu GÉNÉRAL CLITSERET 255
u Les Commisaions sont licenciées ; il leur sera substitué ■ des Délégués aux différents départements. Ces Délégués « se réuniront entre eux une fois par jour et une autre fois <i au sein do la Commune afin de rendre compte de leur « Département. »
Cette proposition maintenait l'unité d'action et de commandement en face de l'ennemi, tout en réservant le contrôle légitime de la Commune. Ce n'était pas l'affaire des faiseurs et discoureurs qui, incapables de rien faire par eux-mêmes, s'abritaient derrière des Commissions irresponsables de fait, et parla, sapaient tout.
Avria!, Parisel, Raatoiil, Lefrançais et Clémence appuyèrent ma proposition ; mais Babicli, Vaillant et Fortuné la combattirent ; A. Arnould, un des meilleurs esprits de la Commune, se tint entre les deux.
Sur la proposition de Rigault, il fut décidé que Grousset, un troisième dont je ne me rappelle pas le nom et moi nous nous retirerions un instant pour formuler un projet unique.
Voici le projet sur lequel nous tombâmes d'accord.
io La Commune nomme à chacun des services publics o un Délégué unique et responsable, sous le contrôle do la a Commission et de la Commune. »
Cet article, mis aux voix, fut adopté à l'unanimité moins une voix.
La Commune, sur la proposition de Pascha] Grousset fixa à neuf le nombre des délégués. C'était absurde. A quoi servait un délégué aux affaires étrangères pour un conseil municipal? Car nous n'étions pas autre chose. 11 fallait surtout éviter tout ce qui pouvait donner lieu à fausse interprétation sur ce sujet.
âS6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL CLUSEBET
En bonne logique il ne devait y avoir que trois délégués ; celai des finances, celui de la guerre et celui de la sûreté générale. Le reste était un démenti à la révolution municipale.
<' 2° Le Délégué a tous ies pouvoirs pour prendre seul (, et soos sa responsabilité les mesures exigées par la « situation. »
Ce paragraphe fut voté sans discussion à l'unanimité moins quatre voix.
B 3o Les Commissions ne peuvent entraver en rien « l'action des Délégués ; elles contrôlent ses actes et en ■ réfèrent à la Commune. »
Ce paragraphe fut voté ainsi amendé par le citoyen Amouroux :
« Le Délégué responsable pourra être révoqué par la 11 Commune sur la demande de la Commission qui devra « fournir les pièces à l'appui. »
Le deuxième paragraphe volé, je me retirai pour vaquer à mes occupations.
C'était le moment qu'attendait Delescluie, qui n'avait jamais eu l'énergie de m'attaquer en face. Il proposa immédiatement un contre-projet dans lequel l'art. 3 était ainsi conçu :
V Les Délégués se réuniront chaque soir et prendront à « la majorité des voix Ibb décisions relatives à chacun de ■I leurs départenieots. »
Yoyez-vous des opérations militaires conduites à la majorité des voix î Un conseil aulique ! Hélas t l'Autriche et tous les pays qui ont voulu imiter ce genre de
>dbyG00glC
MÉMOIRES DU GltNÉBAL CLUSEBET 257
parlotlage dans l'action savent ce qu'il leur en a coulé 1
Je n'eus pas connaissance de ce projet qui fut définitivement adopté par la Commission et qui m'eût fait donner ma démission séance tenante si je l'ayals connu. De là l'étonnement d'Andrieux à la première séance delà Commmission executive quand je répondis à sa proposition de solidarilé entre tous ses membres: "Qui? moi, solidaire de vos actes ? Allons donc I
Cette énormité me choqua au dernier degré. Plus tard, quand j'eus pris connaissance du décret rendu par la Commune, force me fut de reconnaître qu'il avait droit de parler comme il le faisait. Je n'avais plus qu'à me soumettre ou à me retirer. En pensant au sort qui attendait la Commune et tant de braves gens si je me retirais, je fis plier mon amour-propre et me soumis de bonne grâce. C'est le plus grand sacrifice qu'il me fut donné d'accomplir dans ma vie. L'intérêt du peuple seul pouvait ie justifier à mes yeux.
De là le brusque changement dans mon attitude, changement remarqué par Andrieux et par lui incriminé.
J'ajoute que la Commission executive n'usa jamais de son droit, si ce n'est pour me questionner. Mais comme je savais que ce que je lui dirais serait immédiatement redit je ne lui répondis jamais. D'où elle conclut que je n'avais rien à lui dire.
A elle, comme à la Commission militaire, je mis sous les yeux des Etats des paperasses qui étaient du sanscrit pour ses membres. Ce qui les mettait dans une grande fureur. Naturellement la conclusion de leur ignorance
>dbyG00glC
238 MÉMOIflES DU GÉNÉRAL CLDSEBET
était mon incapacité ; bonnes gens, du reste, qui avaient la folle présomption de tout savoir sans avoir riea appris.
Je ne me suis jamais départi de ma règle de conduite : « Ne rien communiquera personne tant que la poudre a la parole. » Meyer seul et moi étions au courant de l'organisation.
Quand je me reporte à ces tergiversations de la Commune, votant à l'unanimité un article de loi, moi présent, puis, aussitôt le dos tourné, votant avec la même ■ unanimité un article contraire sous la pression de Delesctuze, je me demande comment elle a pu durer 60
11 fallait que l'idée « Commune » fût bien fortement entée sur le Ironc populaire pour avoir résisté si longtemps à l'ouragan d'anarchie déchaîné contre elle. Le peuple fit comme moi: il oublia les individus pour ne songer qu'à la chose publique et se résigna à tout plutôt que de porter atteinte au principe.
A la suite de la séance du 20 avril on nomma les délégués puis les Commissions.
Les délégués furent :
Guerre — Cluseret (43 voix).
Finances — Juurde (33 voix).
Subsistances — Viard (30 voix).
Relations extérieures — Grousset (27 voix)
Justice — Protot (27 voix).
Sûreté générale — Rigault (29 voix).
Ce dernier fut immédiatement remplacé par Gour-
MEMOIRES DU GÉNftRAL CLUSERET 259
On y ajouta Franckel pour « travail et échanges » et Aiidrieux pour « Travaux Publics. « Ces deux derniers n'avaient pas obtenu la majorité au premier tour de scrutin.
La Commission Militaire fut composée de : Delescluze, Tridon, Avrial, Ranvier et Arnold, — un journaliste, un étudiant, un mécanicien, un peintre sur porcelaine et un architecte.
Dès le lendemain, à midi, Delezeluze vint au Ministère de la Guerre, au moment où je sortais pour aller visiter les forts. Il était assis au coin du feu dans le cabinet du chef d'état-major, quand j'entrai venant de ma chambre attenante. Je le vois encore me regardant avec effarement quand je lui dis : « Eh 1 bonjour, mon vieux, vous vous chauffez; et bien, comment allez-vous? Qu'y a-t-il pour votre service?
— Eh I mais, la Commission Militaire va se rendre
— Ah ! très bien. Il y a bon feu. Chauffez-vous; moi je vais aux avant-postes.
Et je fis avancer ma voiture dans laquelle je montai.
Sur ma parole je n'y mettais aucune malice. Je traitais Delescluze en vieux camarade. Mais lui s'était pris au sérieux avec sa Commission Militaire. Il venait m'inspecter et trouvait horripilant le sans-façon avec lequel je lui assignai le coin du feu pour poste de combat.
Nous eûmes ensuite d'excellents rapports au moins de ma part. Je donnai à la Commission Militaire le grand salon du rez-de-chaussée. Je donnai à Arnold l'organï-
260 MÉMOIHES DU GÉNÉRAL CLUSEBEr
sation de l'infaulerie à inspecter. J'avais dit à Mayer de lui amonceler sous les yeux tous les états des Légions, li y avait de quoi faire frissonner au mois d'août. Avec lui étaient venus eon frère et un sergent quelconque. Ces trois perdus dans deux vastes salons me rappelaient involontairement le « rari nantes in gurgite vasto, >■ C'étaient bien de vrais bâtons flottants.
Ranvier ne vint jamais.
Quant à Tridon, plein de tact et d'intelligence, nous fûmes toujours d'accord et il me seconda de tout son pouvoir. Delescluze, en apparence, fit de même, mais en réalité tout le contraire. Avrial fut mis par moi aux munitions. Je n'eus que de bons rapports avee lui. En général je me suis toujours entendu avec ce qui était réellement, sincèrement ouvrier. Cet élément est le mien. Je m'y complais. Mais au milieu de tous ces déclassés, petits crevés républicains, voltigeurs de Robespierre, Marais poussifs, j'éprouve un profond dégo'it : vidés ou ramollis, c'est le néant avec eux, l'air manque aux poumons, comme la terre sous les pieds. On cherche, on tâle, on écoute en vain. Ce qu'on respire est une vapeur de sang à délecter les narines d'un Versaillais. Ce qu'on entend: Un orgue de barbarie jouant à perpétuité : « Ça ira n avec accompagnement de jurons et clichés stupides. Quant à trouver une idée, une aspiration neuve etjuste, cherche encore, tu chercheras long-
Avec les ouvriers il en est tout autrement. Ceux qui n'ont pas reçu d'instruction et n'ont que des aspirations, ont le sentiment profond de la justice et de la liberté. L'expérience et l'instinct combiné leur ont donné
>dbyG00glC
HÉMOIRES DIT GÉNÉHAI CLUSEEËT 261
une idée parfaitement juste des torts sociaux à leur égard. Ils comprennent que par la liberté et par la liberté seulement ils pourrontj,se tirer d'affaire. Croire qu'ils mettent leur confiance en des formules scientificosociales, immédiatement applicables par décrets autoritaires, est une de ces calomnies ineptes que la bourgeoisie a toujours fait clicher pour l'usage des gogos de province. S'ils suivent encore, de temps à autre, les Delescluze, les Gambetta et à leur suite emboîtent le pas au Jacobinisme c'est d'abord par haine de ce qui est — quand on souffre on ne regarde pas au médecin — c'est, surtout, parce que le Jacobinisme, véritable jésuite rouge, couvre le despotisme le plus implacable du manteau de la liberté. Le peuple n'y regarde pas de si près et, voyant le manteau, court après sans regarder si la liberté est dessous.
Qui donc a été plus despote que Gambetta faisant traquer, emprisonner les ouvriers socialistes de Lyon, de Marseille, et faisant fusilier ceux de ces malheureux qui se plaignaient de mourir de faim et de froid dans ces charniers humains qu'il appelait ses camps d'instruction ? Je ne parle pas de moi qu'il a fait traquer comme une béte fauve par son limier Ranc suivi de ses préfets et procuraurs '.
Et Challamel Laceour, ce proconsul tripoteurde Lyon que Delescluze lui expédiait comme le meilleur entre les bons. Et Gustave Naquet, de Marseille 1 Voilà les élèves de Delescluze, les représentants du Jacobinisme
' A celui d'Aïs, il adre3ss.it la dépêche suivante : « FUBillez Cluseret, maia sans jugement. » (Voir l'enquête parkmen-
dbyGoogle
en France I lis l'ont gouvernée dictatorial ement. Compagnons, dîtes: Qu'ont-ils fait pour nous?
En revanche, ils sont riches ! Je ne parle pas bien entendu de Delescluze mort pauvre. M. Gambetta plaçait ses fonds en Espagne et se gobergeait à l'étranger alors que nous nous battions à Paris pour la République et la liberté.
Quant aux ouvriers qui ont reçu de l'instruction ou plutôt qui se la sont donnée eux-mêmes, comme Varlîn, comme Pranckel, comme Maion, ceux-là ajoutent à la liberté, principe absolu, invariable de tout socialisme certaines formules qu'ils croient plus ou moins efficaces, plus ou moins immédiatement applicables. Mais qu'on m'en montre un seul, parmi les intelligents et, croyezmoi, ce sont ceux-là seuls qui, en fin de compte, ont Ja confiance du peuple, qu'on m'en montre un seul voulant décréter le socialisme, voulant l'imposer par la force et la faire fructifier dans le sang ! Ils se sont laissés envahir puis dominer par les Jacobins qui, eux, ont leur formule toute faite. Qu'elle s'adapte ou non aux circonstances et aux milieux, peu importe, Kobespierre faisait ainsi et nos pères approuvaient. Approuvons, amen. Quiconque n'approuve pas, supprimé 1 Si Delescluie, bourgeois entre les bourgeois, eût triomphé, il nous eût supprimé. Versailles n'était pas plus dangereux, mais il était plus odieux.
Tous les ouvriers sentent instinctivement que la hase fondamentale de toute réforme est le droit de se réunir librement pour se consulter afin de s'éclairer et de s'entendre. Ils comprennent qu'à toute révolution il faut une conclusion : le suffrage universel la fournit ; qu'il
>dbyG00glC
faut une forme de Gouvernement adaptée aux besoine politiques du peuple, s'exprimant par le suffrage universel, éclairé par le droit de réunion et sur lui étayé. La République seule répond à ces nécessités.
Cette République elle-même, née de la liberté des votes et chargée d'abriter toutef, les libertés doit à son tour s'appuyer sur la liberté individuelle, d'où l'habeas corpus, garantie à son tour par celle des communes, d'où la commune affranchie.
L'ouvrier a parfaitement compris que, s'ilne mettait pas la liberté dans les fondations de l'édifice social, il était impossible de l'inscrire sur le frontispice. C'est pourquoi il a voulu, il veut la Commune. Pour elle il a combattu, pour elle il a souffert. Elle est aujourd'hui inoculée au sang populaire. Il l'aura, comme il vous a forcé à lui donner la République. Qu'importe au peuple et le sang des martyrs et le sacrifice des affections I Riche de vie, il peut en être prodigue. Vieillards, qui grelottez à Versailles, pouvez-vous en dire autant?
Donc, habeas corpus, liberté d'association, suffrage universel, Itépubhque et Commune, Voilà la base politique de tout programme socialiste. Avec cela le peuple se donnera le reste, petit à petit, sans secousse et sins révolution.
Mais cela, il le veut et il l'aura.
Dans la séance du 21, le débat recommença sur une nouvelle propOMtion de Descluze, secondée par Arnold et ainsi conçue
« Les Délégués aux divers services publics qui forment « aujourd'hui le pouvoir exécutif soat autorisés à faire « nommer, jiar les Commissions dont ils font partie, des
264 MÉMOIRES nu GÉSÉBAL CLUSERET
u Vice-Délégués pouvant pourvoir, en leur absence, etaous « leur surveillance à l'expédition des affaires ressortissant « de leurs attributions. »
Jamais rédaction plus jésuitique n'avait été mise au service d'une ambition plus tenace.
Delescluze, sans en avoir l'air, confondait le délégué avec sa Commission dont il n'était plus qu'un membre et par suite lui ôtait toute autorité et l'acheminait tout directement à venir reprendre sa place dans la Commission qui l'aurait remplacé par le sous-délégué. Or, ce sous-délégué eût été Delescluze qui se fût fait aisément nommer par les quatre autres membres.
Ce n'était pas la seule fourberie contenue dans cette proposition. Delescluze se mettait à couvert derrière le é qu'il découvrait par ces trois mots. « Lesousant nommé que pour remplacer le délégué aôjen/, » comment ce dernier pourrait-il surveiller le premier?
J'aurais été obligé d'endosser la responsabilité des fautes de Delescluze qui se serait frotté les mains en se disant : n Cela ne me regarde pas, le délégué seul est B responsable, je n'agis que sous sa surveillance I "
Heureusement qu'il se trouva quelques bons esprits, comme Oslyn, Avrial, Theîsz, Rastoul et Vermore!, qui empêchèrent, la proposition de passer. Ce dernier se plaignit même de l'incon.stance île l'Assemblée qui, la veille, s'était dégagée sous l'influence de Delescluze.
En somme, ce dernier, dévoré d'ambition, voyant que sous ma direction la défense de Paris était assurée, crut, d'une part, la chose faciie, partant à sa portée et,
>dbyG00glC
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL CLtISEBET 263
d'autre part, voulut s'en approprier les bénéfices au point de vue politique.
De )à une série de querelles d'Allemands qu'il me suscita ou me fit susciter par son parti, tant au sein de la Commune que dans les Clubs ; de là aussi, son alliance momentanée avec Rossel. Les deux étaient, du reste, faits pour s'entendre jusqu'au moment où ils devaient se dévorer, mus par une égale ambition.
Tant qu'ils crurent au danger, j'étais le Deus ex machina, mais aussitôt, qu'ils virent la défense prendre petii à petit un corps, et cela sans participation aucune, car Rossel, depuis longtemps, ne faisait plus rien que partager son temps entre le boulevard Latour- Maubourg où demeurait sa maîtresse et le Père-Duchesne, quand surtout ils virent, quelques jours après, des relations sérieuses établies entre la Commune et le Gouvernement allemand, grâce au bon ordre qui régnait dans Paris et h la consistance de la défense, Delescluze et son parti ne se connurent plus de fureur. Quoi I la Révolutiou la plus vaste, la plus large, la plus menacée, s'accomplirait sans eux I Quoi, on révolutionnerait en debors de la formule sacrée inscrite au bréviaire de 93 I Quoi, des ouvriers pourraient se passer des lumières évangéliques de 93, s'affranchir autrement et vouloir autre chose que leurs pères ! Quoi, il n'y aurait pas la plus petite Septembrisade, ni le moindre Dumourieï, alors que Uoussins et Rossignols pullulaient! Un tel oubli des convenances et des traditions révolutionnaires ne se pouvait tolérer et Delescluze se chargea d'y mettre ordre.
La première attaque eut lieu dans la séance du 23 ou
>dbyG00glC
du 24, à propos de plaintes de divers membres de la Commune relatives à ce que je ne leur fournissais pas suffisamment de rapports. Arthur Arnould en voulait deux par jour.
Je leur envoyais toutes les dépêches que je recevais. Du reste, elles étaient toutes en double expédition et souvent la Commune les recevait avant moi : quand il y avait quelque chose qui en valait la peine, je rédigeais moi-même une note. Autrement, c'était le itureau chargé spécialement de cette besogne qui envoyait les renseignement à la Commission executive. D'autres se faisaient l'écho de toutes les criailleries des Verlets et des Ferrats, demandant sans cesse des renforts, de l'artillerie et se plaignant de ne pas être assez souvent relevés.
Je m'étais rendu à la Commune au sujet de l'ordre du 22 avril que je venais de faire afficher (voir page...)
Il était urgent de créer l'artillerie de campagne sans laquelle je ne pouvais que résister à l'ennemi, mais nullement l'inquiéter et le fatiguer. Dana ce but, je venais prier la Commune de vouloir bien suspendre sa séance et se rendre dans toutes les municipalités pour se mettre à la tête des artilleurs et user de son influence pour les déterminera se laisser caserner.
Je n'eus pas le temps d'ouvrir la bouche pour exposer l'objet de ma venue, je fus immédiatement en butte à un acte d'accusation.
Avrial commença le feu en m'accusant de ne pas charger mes obus à la dynamite.
Je ne pus complètement retenir un éclat de rire. Rastoul et Parisel répondirent pour moi.
MÉMOIBES DU GÉNÉRAL CLtSEBET 267
Les rieurs se meitaienl de mon côté, quand Delescluze quitta le siège qu'il occupait au sommet de la droite et vint au pied de la tribune faire un réquisitoire en règle. Le pauvre homme n'était pas fort et la chose eût passé sans grande attention de ma part s'il n'avait lancé cette malencontreuse phrase à propos des renforts que je n'envoj'ais pas à quiconque en demandait: « Ce (■ refus de secours ressemble à de la trahison. » A ce mot de trahison, je me dressai furieux, à mon tour et, au iieu de mâcher de ia guimauve comme mon accusateur, donnant un violent coup de poing sur mon pupitre et mettant mon chapeau sur ma tête, je dis : « Yous a serve qui voudra, quant à moi, je refuse. » Aces mots, Andrieux de sa voix grêle s'écrie: « Qu'on l'arrête 1 Mais la voix resta sans écho. Tout honteux il se rassit remettant à des temps meilleurs et à la ruse, le soin d'accomplir ce que ta force était impuissante à faire.
L'effet était décidément raté.
Très irrité, j'adressai à mes collègues les paroles suivantes:
« Je voudrais bien savoir qui, dans cette assemblée, a le « droit de me .juger, encore plus de m'accuser !
'1 Qui donc, parmi vous, a plus fait et s'est plus dépensé i< que moi ? Quant à îa compétence militaire, je n'en parle « pas et pour votre propre considération, je vous engage à i' ne pas autoriser la publication de ce qui s'est dit ici. n
Ce disant, je me dirigeai vers la porte. Mais la presque totalité de l'Assemblée protesta vivement contre la sortie de Delescluze qui, tout pemaud, vint m'offrir ses
excuses et m'assurer que jamais dans sa pensée il n'avait un instant soupçonné ma loyauté.
Parbleu, je le savais mieus que lui. Et c'est ce qui fait que j'ai un profond mépris pour l'ambitieux qui insinuait hypocritement un soupçon qu'il n'avail pas lui-même.
Un grand nombre de membres me prièrent de ne pas insister sur ma démission. Tridon, pour lequel j'avais une grande estime et beaucoup d'aCFection fut celui qui agit le plus sur moi, car dès lors, j'avais conçu le projet de laisser tous ces braillards, vieux et jeunes, livrés à eux-mêmes , se tirer d'affaires comme ils pourraient, afin de les convaincre de leur propre impuis-
En rentrant au Ministère, je fis part k Rossel de ce qui s'était passé et, après une assez longue discussion dans la salle à manger je me rangeai à son avis : nous convînmes de donner notre démission ensemble. Seulement j'insistai pour ne pas précipiter cette mesure. Je voulais qu'elle fût prise comme il convenait à des hommes sérieux et droits ayant conscience de ce qu'ils devaient faire.
En conséquence, il fut arrêté entre nous que noua allions immédiatement dresser une double situation générale du département de la guerre. I,ai"au4avril, date de mon entrée effective en fonctions et la 2°", le jour de ma démission. De cette façon l'opinion publique serait à même de prononcer avec connaissance de cause. Nous nous mîmes immédiatement à l'œuvre.
MÉMOIRES DU GÉNÉBAL CLUSEHET 269
Quand je pense que ce même homme que j'eus tant de peine à décider h prolonger son séjour au Ministère de quelques jours, qui ne voulait entendre parler à aucun prix de servir la Commune, qui ne s'y décidait, disait-il, que par considération pour moi, complotait mon renversement pour se mettre k ma place, qu'il clabaudait contre la Commune et vilipendait le Comité Central pas assez réduit par moi, selon lui, que ce même homme fut trop heureux, dis-je, d'accepter le pouvoir à des conditions honteuses en tout temps, mais doublement honteuses pour lui qui abandonnait à ce même Comité Central toute l'admi niât ration de la guerre, alors que jusqu'au dernier moment, je n'avais permis à personne — Comité central ou autre — d'empiéter sur mes attributions; quand je pense que ce même Rossel me faisait attaquer quelques jours plus tard dans les clubs par son agent Gaillard pÈre et que cet homme n'avait que28ans,je me demande ce que ce type de perversité humaine au service d'une ambition sans frein eût pu produire s'il eût vécu.
Qu'avait besoin Rossel de toutes ces faussetés I Pourquoi vis-à-vis de moi affecter la déférence d'un subordonné et l'affection d'un ami quand rien ne l'y forçait? Pourquoi cette persistance à refuser de servir la Commune quand il briguait de plus hautes fonctions? Pour la renverser, dira-ton? Mais la trahison, quels qu'en soient les motifs, est toujours la trahison. Il n'y a pas pius d'excuse à la trahison qu'iî n'y en a au mensonge. Soyez tout ce que vous voudrez, mais soyez vous-même. Rossel savait très bien que je n'étais pas un obstacle pour lui, que j'en avais par dessus les oreilles et que
>dbyG00glC
270 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL CtUSERET
s'il eût voulu prendre ma place, je l'eusse secondé et aidé de grand cœur, car par lui-même il était incapable de faire face aux nécessités multiples de la situation.
L'expérience l'a assez prouvé.