‹ Mémoires du général CluseretChapitre 4 sur 26 · COMITÉ CENTRAL · texte numérisé non relu

COMITÉ CENTRAL

Citoyens,

Aujourd'liui, il noua a été donné d'assister au apectuole populaire le plus grandiose qui ait jamais fnippë dos yeux, qui ait jamais ému nos âmes : Paris saluait, acclamait sa révolution, Paris ouvrait, à une page blanche, le livre de l'histoire et y inscrivait son nom puissant !

Deux cent mille hommes lihrcs sont venus affirmer leur liberté et proclamer, au bruit du canon, l'institution nouvelle. Que les espions de Versailles qui rôdent autour do nos murs aillent dire à leurs maîtres quelles sont les vibrations qui sortent de la poitrine d'une population toute entière, comme elles remplissent la cité et franchissent les murailles ; que ces espions, glissés dans nos rangs, leur rapportent l'image de ce spectacle grandiose d'un peuple reprenant sa souveraineté et, sublime ambitieux, le faisant en criant ces mots :

Mourir pour la Patrie !

Citoyens,

Nous venons de remettre eclro vos mains lœuvre que vous nous avez chargés d'établir et, à ce dernier moment do notre éphémère pouvoir, avant de rentrer définiiivement dans les attributions de la Garde Nationale, attributions d'oii ies événements nous avaient fait sortir, nous voulons vous dire un mot de remerciement.

Aidés, dans notre tâche par votre admirable patriotisme et par voire sagesse, nous avons sans violence, mais sans

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faiblesse, accompli les clauses de notre mandat. Entravés dans notre marche par la loyauté, qui nous interdisait de faire acte de gouvernement, nous avons, néanmoins pu, en nous appuyant sur vous, préparer, en huit jours, uns révolution radicale. Nos acte^ vous sont connus et c'est avec l'orgueil du devoir accompli que noua nous soumettons îi votre jugement. Mds, avant de passer, nous-mêmes, au tribunal de votre opinion, nous voulons dire que rien n'a été fait en bien que par vous ; noua voulons proclamer bien haut, que, maîtres absolus et légitimes, vous avez affirmé votre force, surtout par votre générosité,

La France, coupable de vingt années de faiblesse, a besoin de se régénérer des tyrannies et des mollesses passées par une liberté calme et par un travail assidu. Votre liberté, les élus d'aujourd'hui la garantiront avec énergie, la consacreront à tout jamais ; le travail dépend do vous seuls; les rédemptions sont personnelles. Groupezvous donc avec confiance autour de votre Commune ; facilitez ses travaux en vous prêtant aux réformes indispensables : frères entre vous, laissez-vous guider par des frères ; marchez dans la voie de l'avenir avec fermeté, avec vaillance ; prêchez d'exemple en prouvant la valeur de la liberté, et vous arriverez sûrement au but prochain ;

La BépubUque Universelle.

Hôtel de Ville de Paris, 28 mavs 1871.

Les Membres du Comité Central.

Celte proclamation fut écrite en ma présence par Moreau, discutée et approuvée séance tenante,

La composition de la Commune n'était pas du tout la même que celle du Comité Central. Les clubs avaient envoyé des discoureurs sans consîslance el le journalisme des hommes à formules arrêtées. Le socialisme vrai, qui avait le plus contribué aa mouvement du i8 Mars

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y Était en minorité, 11 était représenté par les membres de l'Internationale ; en sorte que l'assemblée se trouvait complètement divisée d'opinion et fractionnée en trois grands courants politiques : l'Internationale comptant parmi ses membres, Varlin, Malon, Frankel et moi; les jacobins personnifiés en Delescluze.et les Blanquistes ou Hébertistes parmi lesquels se trouvaient Eudes, Tridon, Raoul Rigault, Ferré.

Tridon était indiscutablement le cerveau le mieux organisé ; mais épuisé par la maladie il ne put tenir la place qu'il aurait dû occuper. C'était le seul qui aurait pu remplacer Blanqui absent.

Ferré, qui fut si grand par le cœur, était un jeune homme inexpérimenté et qui avait tout à apprendre, excepté l'héroïsme.

Je l'ai beaucoup connu, et souvent il est venu me consulter alors que j'étais détenu h l'Hôtel de Ville. J'avais contribué à sa nomination à la Préfecture do Police dans les circonstances suivantes :

BiJlioray, membre du Comité de salut public, était venu me voir au sujet du remplacement de Cournet à la Sûreté générale : « Nous ne savons qui nommer » disait-il.

— Prenez Vermorel ; c'est le seul qui soit à la hauteur de ces fonctions.

— Noos avons peur de Vermorel.

— Alors prenez Ferré, il est inexpérimenté, mais il a des aptitudes.

— Vous avez raison, c'est l'homme.

Je ne sais si Ferré fut instruit de cette conversation, mais de sympathiques, nos rapports devinrent cor-

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MÉMOIRES DU GÉNÉHAL CLOSEHET 37

diaux et confidentiels. C'était une bien bonne et bien belle nature.

Le force respective des partis était à peu près ainsi : 20 membres de l'Internationale,? à 8 Bknquiste8,9 membres de ia presse, 35 membres des clubs et du Comité Central. C'est dans ces 35 que se recrutaient plus spécialement les Jacobins ; leur chef, Delescluze, sortait de la presse.

Vallès, Vermorel, Arthur Arnould, Tridon, Ostyn, Verdure et Babyck, votaient généralement avec l'Internationale quoique n'en faisant pas partie. En échange, Dereure et GhâlaiLi passèrent à la majorité.

C'est ici le lieu de rectifier une des erreurs contenues dans le livre de Malon, qui me place dans la majorité. Si j'avais appartenu à la majorité, m' aurait- elle envoyé àMazas?La vérité est que je n'appartenais h aucun groupe, mes fonctions spéciales prenant tout mon temps et ne me permettant pas d'assister régulièrement aux séances de la Commune.

J'aurais désiré que l'Internationale qui, bien qu'en minorité, était l'âme, le principe du mouvement du 18 Mars, formât un groupe compact et tenace, Maiheusement il n'en fut rien.

Les Internationaux se sacrifièrent, me sacrifièrent, sacrifièrent tout.

Pleins de justice et dévoués jusqu'à la mort au peuple dont ils étaient l'essence, braves, sans fanfaronnade, presque tous modestes autant que convaincus, gens de théorie plus que d'action, organisateurs pour la plupart mais sans aucune expérience politique, ils furent une proie facile pour quelques meneurs qui groupèrent tout

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le reste de rassemblée en une masse compacte, despote et absurde comme toute majorité, Vermorel était de force à tenir têle aux. chefs de ce parti ; il était soutenu par Tridon ; la majorité aurait pu se déplacer, mais ce malheureux Vermorel, victime de sa supériorité,fut jusqu'à la fin un objet de suspicion,

Dansces réunions d'hommes ayant plus de volonté que de science, la supériorité est le plus grand des crimes. Tridon, lui-même, commençait à devenir suspect. C'est cette majorité qui fit dévier la Révolution du chemin que lui avait tracé le peuple. De communale et rien que communale qu'elle était, elle voulait en faire une révolution non-seulement nationale, mais universelle. A cela, ses membres voyaient deux avantages : enfler la voix, parler au monde et surtout un prétexte pour appliquer l'Évangile suivant saint Robespierre, le seul qu'ils connussent. En fait ces hommes n'eurent pas une idée à eux. Toute leur politique consistait à se demander le matin: aujourd'hui, tel prairial, que faisaient nos pères, il y a 79 ans? Et la réponse invariable était: « ce qu'ils faisaient, nous le ferons, n C'est ainsi qu'il fallait un Comité de Salut public et un Procureur de la Commune. Il aurait peut-être fallu un massacre des prisons. Mais, comme je m'y attendais, je pris mes précautions; secondé, en cela, par Gournet qui voulait, comme moi, éviter un crime inutile à la Commune, la garde de Mazas fut confiée à des gardes nationaux, pères de famille et sur la sobriété desquels on pouvait compter. Malheureusement, nousn'avions pasprévuletransfert à la Roquette,ni les atrocités sans précédents historiques des coupe-jarrets de Versailles.

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Le Comité Central et l'Internationale se tinrent toujours sur le terrain pratique de la révolution communale. Pour eux, comme pour moi, la Révolution du 18 Mars n'a jamais signifié et ne signiSera jamais que le Conseil municipal investi des pleins pouvoirs de !a commune pour gérer tous ees intérêts sans exception et se rattachant au pouvoir central par un simple lien fédératif, comme cela se passe en Amérique. Or, ce qui se passe en Amérique et à quatre-vingts ans d'expérience est pratique, puisque non-seulement cela est, mais a réusai à assurer la liberté et la prospérité d'un grand peuple. Et ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher le secret de sa prospérité, c'est dans ia liberté et l'économie fondées et maintenues par l'indépendance des communes. Ce qui est bon en Amérique est bon en France. Ce qui a réussi d'an côté de l'Océan réussira de l'autre. Et, de même qu'on s'est accoutumé au mot République, on s'accoutumera au mot Commune. Car, sans Commune, il est impossible de maintenir ni République ni liberté. J'ai tout sacrifié à l'idée communale ; pour elle et pour elle seule, j'ai fait plier mon caractère et enduré des nullités honteuses, ce que je n'ai enduré de personne. Pour elle encore je suis prêt à tout supporter et à tout sacrifier, car d'elle et d'elle seule dépend la régénération de la France par les travailleurs.

Dès les premiers jours de la Commune, on me reparla de prendre le ministère de la Guerre. La Commission executive y avait nommé Eudes et voulait, comme pourles autres Ministères, une double délégation. Vallès surtout insistait pour que je partageasse avec Eudes le Ministère de la Guerre. Cette prétention était telle-

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menl absurde, elle dénotait une telle ignorance des nécesHsités de la situation que je refusai non-seulement la double délégation, mais qu'î« petto je formai bien la résolution de ne rien accepter du tout.

Duva! m'avait laissé eatrevoir le projet conçu par les trois généraux improvisés de faire un coup de tête et de marcher sur VeraailSes, afin de ne pas manquer au programme des aïeux et de gratifier la Commune d'un 5 et 6 octobre. On était à la fin de mars, il est vrai, mais mieux valait mars que rien du tout. Je représentai ftu Comité ce qu'un tel projet avait de ridicule en présence des nouvelles nécessités imposées par la science de la guerre, et on me promit d'y renoncer. Hélas ! Que ne tint-on parole I

Le 2 avril, sans provocation aucune, les Versaillais attaquèrent les fédérés à la demi-lune de Gourbevoie, Je me promenais, en ce moment, aux Champs-Elysées et me dirigeai de ce côté. Ma première surprise fut de voir le mont Valérien, soi-disant à nous, tirer sur nous. Les gardes nationaux surpris, fuyaient en désordre; néanmoins, on Ct plusieurs prisonniers, du 74°% si j'ai bonne mémoire. Tous s'accordaient à dire qu'on les avait emmenés en promenade militaire le malin et qu'il n'était nullement question d'un combat. Il est possible qu'on n'ait pas confié aux lignards ce dont il s'agissait, mais il est certain que le mont Valérien était averti et que les gendarmes l'étaient également. Ce ne fui qu'une escarmouche, mais escarmouche malheureuse, qui prouvait deux choses : 1° les intentions de Versailles ; 2° le peu de solidité de la Garde Nationale et, par dessus tout, l'incompétence du commandement.

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Effrayé dea conséquences possibles d'une semblable situation, je cédai aux nouvelles instances qui me furent faites et, le 2 au soir, j'acceptai le Ministère de la Guerre.

J'arrivai au ministère le 3, à 6 heures du soir, eseorté du comte de Beaufort, jeune homme charmant qui s'était offert spontanément pour m' accompagner et que je n'avais jamais' vu. 11 en était de même d'Eudes, que je voyais pour la première fois. L'impression première fut favorable. Eudes était un tout jeune homme, imberbe, simple de manières, quoiqu'il fût déjà couvert de galons et d'étoiles, et relativement modeste dans ses paroles. Le ministère était envahi par sa smala et offrait plutôt l'aspect d'un caravansérail que d'un Ministère, Je n'insisterai pas sur ce sujet.

Je débutai par la plus forte déconvenue qui pût m'atteindre. Eudes m'apprit qu'en compagnie de ses collègues en généralat, Bergeret et Duval, ils avaient, à l'insu du Comité exécutif, décidé un mouvement général sur Versailles, Je restai anéanti. Tant d'ignorance, d'outrecuidance et de présomption atteignait presque à la hauteur d'un crime. Ces trois généraux, dont un seul avait servi, et comme sergent, aux îouaves, jouant le sort du peuple sur ia carte de leur ignorance présomptueuse me transportaient d'indignation. Je voulus m'opposer au mouvement ; mais Eudes me représenta que c'était impossible, que les ordres étaient donnés, que les troupes devaient déjà commencer le mouvement. Il pouvait être alors 10 heures du soir. Du reste je ne pouvais envoyer de contr' ordres que par Bergeret, qui était à la place, et Bergeret, véritable instigateur du mouve-

ment, eût fait semblant de ne pas comprendre et n'eût pas obéi, pas plus qu'il n'obéit aux ordres que je lui transmis pour le lendemain.

Convaincu de l'impossibilité de contremander îe mouvement, ne pouvant convoquer le Comité exécutif, je tâchai, au moins, d'en atténuer les résultats prévus.

Je défendis formellement à Bergeret de faire le mouvement projeté et lui ordonnai de se contenter de diviser sa colonne en deux. Celle de droite, sous les ordres de Flourens, prendrait par Asniéres et se dirigerait sur la demi-lune de Gourbevoie où elle opérerait sa jonction avec celle de Bergeret qui, lui, irait directement par l'avenue de Neuilly.

De cette façon, on ne compromettait rien. On répondait à la démonstration de ia veille par une démonstration plus forte, pendant que le reste de la Garde Nationale, sous la conduite de DuvaJ et d'Eudes, tentait l'impossible. On va voir pourquoi.

Je m'informai naturellement des ressources dont disposait le triumvirat militaire de la Commune. Eudes me présenta des chiffres incroyables et qui prouvaient toute sa naïveté. La colonne Bergeret-Flourens devait avoir 80,000 hommes et je ne sais combien de pièces d'artillerie ; une quarantaine. — Duval devait en avoir presqu'autant et Eudes encore plus. A l'entendre, il y avait 200.000 hommes de Garde Nationale en mouvement. Tout en faisant la part de l'exagération, je comptais sur une soisantaine de mille hommes. 11 en vint tout au plus la moitié et dans quel état! L'artillerie d'Eudes se composait de trois pièces dont une attelée de deux chevaux. Comment arriva-t-elle jusqu'au cime-

tière aa-dessas du Bas-Meudun ? Je n'en sais rien. Mais n'anticipons pas,

Après avoir donné àEiidcsmes instructions pour Bergeret, je tâchai d'arranger quelque ehose d'à peu près possible pour les deux autres. En conséquence, Eudes dut se diriger par Meudon, premier objectif, et Duval par Plessis-Piquet. Jusque-là Eudes m'assurait qu'on ne rencontrerait personne. Le mouvement simultané devait commencer à 6 heures du matin. Nulle reconnaissance préalable n'avait été faite. On ne savait, ni s'il y avait une route praticable, ni quels obstacles on devait rencontrer. Aucune mesure n'avait été prise pour camper en chemin si l'on ne pouvait, d'un bond, atteindre Versailles. Bref, tout était livré au hasard. « Va comme je te pousse ! » était le mot d'ordre. Ces jeunes gens avaient lu les journées des 3 et 6 octobre, et, sans tenir compte des progrès introduits par la science dans les armes à feu, croyaient pouvoir répéter l'histoire.

Je résolus d'assister au mouvement, tant pour me rendre compte, que pour parer, s'il était possible, à un désastre prévu.

Je partis du ministère à 6 heures du matin et rencontrai sur ma route quelques bataillons en marche. Mais, à 9 heures l'action du centre n'était pas encore commencée. A la gauche, Duval était encore plus en retard.

Enfin, le canon du mont Valérien, qui ne cessait de tonner sur Bergeret et Fourens, décida Eudes à commencer sans attendre que les batailions fussent arrivés et que Duval fût en ligne. Le désordre était à prévoir et

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inséparable de l'état d'indiscipline inouï qui régnait dans la Garde Nationale.

Le premier éian fut bon et la Garde Nationale arriva à Meudon sans perte appréciable. Le cMteau fut même occupé par Eudes qui se comporta aussi vaillamment qu'inîntelligemment. Excellent soldat, mais déplorable officier. Au Bas-Meudon, les hommes sans chefs, massés comme un troupeau de moutons dans l'entonnoir formé par le pont du chemin de fer et les routes qui y convergent, n'avançaient ni ne reculaient. Ils étaient pelûtonnùa. Une pièce d'artillerie, attelée de deux chevaux et pointée par un jeune marin s'était avancée jusqu'à la hauteur du cimetière et, à 60 mètres, tirait sur une maison sans produire aucun effet. Inutile d'ajouter que chevaux et servants, sauf le marin, furent vile tués.

Ne voulant pas en croire mes yeux, je pointai moimême sur cette maison fantastique sans plus d'effet.

J'appris par la suite qu'elle avait été blindée par les Prussiens avec des traverses, et était occupée par les gendarmes qui, tirant à 60 mètres, par des meurtrières ménagées dans le blindage, de plus d'un mètre d'épaisseur, nous abattaient comme des alouettes. Les balles cliquetaient comme grêle sur les parties métalliques de la pièce, et je ne sais, en vérité, pourquoi le marin et mol n'eûmes pas le même sort que les chevaux et lea autres servants.

Dans le cimetière, Razoua, seul officier que j'aie remarqué à la tète de ses hommes, faisait des efforts pour déboucher dans la campagne et ne pouvait y parvenir. Plus de dix fois, je ramenai les hommes de bonne volonté sur la maison ensorcelée, mais toujours inulile-

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«ÉMOIBES DU GÉNÉRAL CLUSËRET 45

ment; arrivés à un certain point, ils lâchaient pied. Bu reste, eussent-ils passé que cela n'aurait avancé à rien. I! n'y avait plus ni bataillons, ni compagnies, ni rangs, ni quoi que ce soit. Mais je voulais me rendre compte d'une triste chose : c'est qu'il n'y avait rien de possible avec de semblables troupes, tandis que rien n'était impossible avec de semblables hommes. La première chose â faire était donc : réorganiser.

Les hommes étaient, en général, bons ; il y en avait même d'excellents. Mais les ofticiers ne faisaient pas leur devoir ou l'ignoraient.

Naturellement Eudes était revenu du château de Meudon plus vite qu'il n'y était allé et demandait des renforts.

A qui?

U n'y avait pas même de réserve organisée. — Commandant en chef, il devait le savoir mieux que personne.

La retraite fut une débâcle, comme je n'en vie jamais, si ce n'est à Bull-Run, et le 20 février 1855, en Crimée.

Si les généraux de l'assemblée avaient été de vrais généraux, ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient, ce jour-là. Heureusement qu'ils ne valaient pas mieux que ceutde la Commune. Quand je les vis à l'œuvre, je commençni à me tranquilliser.

Duval, abandonné d'une partie de ses hommes, se défendit en héros et mourut en martyr. Sa faute fut celle de tous ses camarades. Ignorant la science militaire, ils la nièrent et crurent pouvoir s'en passer.

Quant à Bergeret, il lança cet excellent Plourens, dont la bravoure ne connaissait pas d'obstacle, dans le traquenard où 11 laissa la vie avec tant d'autres pauvres

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diables sacrifiés à l'incapacité de leur chef. Cet homme, qui aurait dû se faire bonne et prompte justice en se faisant sauter la cervelle, s'en revînt triomphant à la Commune faire un rapport fantastique dans lequel il vantait l'ordre et la mâle attitude de ses hommes pendant la retraite et parlait de l'effet moral produit sur les troupes de Versailles I

Idiot ! Gomme si la mâle attitude de Bergeret vu de dos avait dû fortement impressionner les Versaillais!

Le lendemain parut i'avis suivant :

Aux citoyens Bergeret, Duvat et Eudes.

Citoyen a,

Nous avons l'honneur de vous prévenir qu'alin de voua laisser toute liberté pour la conduite des opérations militaires qui vous sont confiées, la Commune vient d'attribuer au général Cluseret, la direction de i'administi-alion de la guerre.

L'assemblée estime que, dans les graves circonstances où nous sommes, il importait d'établir l'unité dans les services administratifs de la guerre.

La Commune a jugé également indispensable de vous remplacer à la Commission executive, dont votre situation militaire ne vous permet plus de partager les travaux.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'en prenant cette double décision, la Commune est aussi éloignée de vous désobliger que d'affaiblir l'intérêt de votre situation comme chefs de corps ; vous n'y verrez que iea conséquences dea nécessités du moment.

Paria, 3 avril iSTI.

Les Membres de la Commission Executive.

Ch. Delescluze, Feux Pyat.

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MÉMOIRES DU GÉNÉHAL CLU9EBET 47

Cette note, tissu d'erreurs, est du galimatias double pour moi, et je n'ai jamais cru à son authenticité.

J'afflrmeque jamais il ne fut question de séparer la direction des opérations de l'administration de la guerre. C'est tellement insensi^ que pas un de mes ennemis militaires, fût-ce le plus acharné, ne croira un instant que j'aurais consenti à entrer dans une affaire dont tout l'avenir reposait sur un succès militaire, lequel restait confié à trois jeunes gens de 2Ù ans, dont un seul avait servi — et comme sous -officier.

De la part de la Commission executive, ignorant absolument les nécessités du métier, l'erreur était pardonnable, mais de la mienne c'eût été un crime, car je ne pouvais ignorer le résultat certain d'une semblable combinaison : le massacre de milliers de pères de famille et la défaite de la Commune,

Non-seulement je n'eus pas à refuser semblable combinaison, mais elle ne me fut pas proposée. Et ce qui le prouve c'est, d'une part, la communion d'idées entre la Commission executive etmoiau sujet de l'inopportunité' d'un mouvement sur Versailles et, d'autre part, mon étonnement quand, en arrivant, !e 3 au soir au ministère, je trouvai le mouvement sur Versailles non-seulement commandé, mais en voie d'exécution.

Pour admettre l'authenticité de cette note, il faudrait supposer la duplicité de la Commission executive, ce que je ne puis croire, ayant la plus grande estime pour Pyat et Tridon qui en faisaient partie. Il faudrait supposer qu'une partie de ses membres était d'accord avec les généraux improvisés poui appu>er le mouvement sur Versailles. Plus tard, effrayée de laresponsa-

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48 MÉMOIRES Î)U QÉHliHAL CLUSEBET

bilité qu'elle encourait devant le peuple, en endossant semblable escapade, la Commission, alors renouvelée, aurait décliné toute participation.

Si la note du 3 avril eût été authentique, on m'eût répondu, lorsque j'accusai Bergeret, devant la Commune: 1° d'avoir, de son autorité privée, conjointement avec ses coilègues, pris une initiative qui ne lui appartenait pas ; 2* d'avoir désobéi à mes ordres en dépassant la demi-lune de Courbevoie: «Sur le premier point il était d'accord avec la Commission executive et, sur le second, ayant la direction des opérations, conformément à la note du 3 insérée àtOf/iciel, il' n'avait pas d'ordre à recevoir de vous, »

Tout au contraire; il fut immédiatement mis en arrestation par la Commune et ce, principalement pour avoir désobéi aux ordres de son supérieur, le ministre de la guerre.

Explique donc qui pourra l'insertion de celte noie à l'Officiel.

La fin manque complètement de dignité.

Est-ce que la Commission executive personnifiant la Commune avait à s'occuper de savoir si elle obligeait ou désobligeait quelqu'un? Blie n'avait à s'occuper que du bien public et nullement des individus. C'est avec ce système de considérations mesquines que le commandement disparaissait sous le commérage et que la discipline était remplacée par le bon ou le mauvais vouloir de contractants égaux. Toutes choses excellentes en temps de paix, mais déplorables quand on échange des coups de canon.

Je m'étonne que Delescluze qui, chaque jour, lisait

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son bréviaire de 93, ne se soit pas aperçu que la Con- Tention ne s'élait jamais préoccupée de savoir si elle obligeait ou désobligeait l'individu en le remplaçant dans sa fonclion.

Le 4 au soir, il n'y avait plus de Garde-Nationale dans Paris. !1 y avait des gardes nationaux ; mais qu'il y eût une organisation militaire quelconque, digne (l'un nom quelconque, je le nie. Il n'y avait plus rien. Tout était à créer.

Vers 5 heures du soir, Vermorel, Ostyn, et un antre membre de !a Commission executive vinrent me trouver à Issy et, après s'être assurés de l'état des choses, me ramenèrent à Paris où je restai seul chargé de la direction des affaires militaires.

Mon premier soin fut de m' enquérir de la situation. Voici quelle elle était : infanterie, environ 143,000 hommes, sur le papier, sans organisation, mal armés, peu vêtus et dans un état de démoralisation, surtout au point de vue disciplinaire, dont rien ne peut donner une idée.

Il y avait des comités et sous-comités de toute nature. La légion combattait la municipalité et celle-ci la légion. Le Comité Central venait brocher sur le tout et complétait l'anarchie. Quand il n'y réussissait pas, alors intervenait la Commune qui, elle, réussissait toujours.

L'artillerie comptait environ 5,600 hommes, généralement bons pointeurs et surtout très attachés à leurs pièces dont ils avaient fait leur chose. Mais, volontaires avant tout, ces hommes ne voulaient faire que le service de remparts intra et extra muros, c'est-à-dire

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auxfortscommeauxrempartsdelaville.il était impossible de les casemer poer en faire de l'artillerie de campagne. Du reste, ils obéissaient àun Comité ep6cial dont j'ai déjà parié, plein de bonne volonté, mais absolument incapable et qui ne se soudait pas de perdre sa position en engageant ses hommes à entrer en caeerne, ce qui lui aurait fait perdre toute action sur eux.

Quant aux pièces, le nombre en était considérable ; mais elles étaient tellement disséminées et, surtout, tellement mobilisées au gré des parties prenantes que je regarde comme absolument indignes de foi ioua les relevés faits et présentés au Ministère de la guerre, à la Commune ou au Comité Central, ayant le recensement fait par le génie.

Il y en avait beaucoup plus qu'on ne pouvait en utiliser : l" faute d'artûleurs, 2" par suite de l'étrange approvisionnement légué par Trochu.

Ainsi, la majorité de l'armement se composait de pièces de 7 se chargeant par la culasse et il n'y avait pas 100 gargousses de 7 dans l'approvisionnement. Or, ces gargousses, d'un modèle particulier, nécessitent on outillage spécial pour les confectionner. Heureusement, que je retrouvai, quai de Bylly, cet outillage et que je pus réorganiser immédiatement les ateliers de construction. Mais, pendant une semaine, je fus sans gargousses de 7 et obligé, par conséquent, d'en refuser. Ne voulant pas dire la cause de mon refus, j'étais forcé de me laisser accuser tantôt de trahison, tantôt d'tnca pacité et de nonchalance.

En revanche j'avais un énorme approvisionnement de 12 Uvres qui ne me servait à rien.

KÉMOIBES DU GÉNÉRAL CLUSERËT 51

Quant aux fortes pièces, nécessaires pour répondre aux pièces de marine du plus gros calibre dont l'ennemi disposait à profusion, j'avais 6 obusiers courts de 24, quelques pièces de 2i long et une seule pièce marine de 19, plus La Joséphine de Montmartre. Les autres pièces de marine étaient d'un calibre inférieur.

Les poudrières étaient disséminées partout et sous la dépendance forcée des municipalités ou des légions, c'est-à-dire des autorités locales, faute d'un personnel spécial, par suite soumises au gaspillage. En outre l'approvisionnement ne répondait nullement aux besoins de la défense comme répartition. Toutes les munition» d'infanterie ou, tout au moins les 3/4, étaient à la poudrière Beethoven, sous le Trocadéro qui en contenait pour au moins deux ans. Afin de réserver tous les approvisionnement de l'Est pour la dernière phase de la défense, j'avais ordonné de puiser exclusivement à la poudrière Beethoyen, On fit le contraire. Comme les hommes qui défendaient la Commune appartenaient aux arrondissements de l'Est, i!s s'approvisionnaient eux-mêmes avant de partir aux poudrières, moitié par commodité et moitié par méfiance.

Car, il faut bien le dire, le peuple se méfie toujours Quelque soit votre dévouement, il se méfie. 11 se méfie surtout de sos amis, de ceux qui lui disent la vérité et est toujours trompé par ses ennemis dont il ne se méfie pas assez et qui le flattent.

Ce désordre dans la distribution des approvisionnements eut, plus tard, de graves inconvénients: quand les Versaiilais entrèrent, ils s'emparèrent de la poudrière Beethoven presqu'intacte et laissèrent aux dé-

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fenseurs de Paris celles de l'Est, vidées. Contre ce désordre je n'avais d'autre remède que d'organiser un corps spécial chargé des approvisionnemenls, ce que je fis, et de faire transporter lu poudriÈre Beethoven en arrière, ce que j'allais faire quand je fus arrêté. De ma prison, plus de 16 jours avant l'entrée des Versaillais, je ne cessai d'écrire tantôt h Delescluze, tantôt aux membres delà Commune : Faites donc déménager la poudrière Beethoven etfaites-la porter en arrière! Personne ne comprit. Seul le commissaire de police de l'Hôtel de Ville prit sur lui d'exécuter mon ordre ou plutôt de se conformer à mon avis, car je n'avais plus d'ordre à donner. Pendant deuxjours, il transporta au Panthéon ou au Luxembourg les munitions qui ont servi aux derniers moments de la défense. Ni Rossel, ni Delescluze, qui avait tant crié contre mon administration, na comprirent l'importance de cette mesure si simple.

La cavalerie n'existait pas, pas plus que le train. Les chevaux de luxe et autres avaient été, comme à la suite de toute révolution, la proie du vainqueur.

Chacun avait pris à sa convenance ; tout le monde voulait être monté. C'est incroyable comme le peuple aime à monter à cheval aussitôt qu'il le peut. J'ai remarqué cela; non-seulement en France, mais partout où une insurrection triomphe, le peuple monte à cheval, c'est sa récréation, sa récompense. Cet amusement, inoffensif en lui-même, avait le grave inconvénient de me priver des moyens de transport nécessaires et m'empêchait de former un corps d'éclaireurs indispensable à l'offensive.

Le génie était représenté par quelques compagnies

portant ce nom afin d'être dispensées du service ordinaire de la Garde Nationale, mais qui n'avaient aucune dea qualités spéciales requises par cette arme.

Quant à l'administration, Eudes l'avait mise dans les maiûs de son ami M. qui avait déployé une grande activité et rendu des services incontestables, mais par trop intéressés. J'appris, par la suite, qu'il prélevait 80;0 sur toutes les factures envoyées aux finances. De nombreuses plaintes des marchands ainsi volés me mirent au courant de leur procédé. On refusait d'ordonnancer, on traînait en longueur ; alors un compère offrait d'escompter à 8 "/„ la facture qui, le lendemain, était soldée aux finances. Dans un cas j'ai vu retenir jusqu'à iS "/„ sur une facture. Les négociants, peu rassurés alors sur la durée de la Commune, acceptaient l'escompte. Je fis cesser cet abus en retirant au citoyen M. l'ordonnancement et généralement prohibant toute immixtion dans les contrats. Plus tard je supprimai l'Intendance.

Varlin, chargé par la Commune de vérifier les livres de M, n'y trouva rien d'insolite et cela se conçoit ; il n'allait pas y inscrire le tant pour cent prélevé par ses hommes de paiUe sur l'acquittement des factures. Mais la fraude n'en existait pas moins et les parties lésées peuvent en témoigner.

I* service médical était aussi tout entier à créer.

Je ne parle pas de Tétat-major, représenté par Goîs, qui en était !e chef, et par une domaine de farceurs, enir'nutres un grand diable chargé de l'artillerie. Ayant été simple artiileur pendant le siège, il croyait par cela seul avoir toutes ies qualités voulues pour être direc-

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teurde l'artillerie. Et, malheureusement, dans ce milieu impossible, cela paraissait suffisant. Tout ce que je puis dire de cet état-major, c'est qu'il était à la hauteur de ses généraux. Je doia en excepter pourtant un jeune lieutenant-colonel, vramient capable et deux ou trois officiers qui, en dehors des fonctions de l'étatmajor, eussent pu faire de bons officifrb de troupe.

Si l'on ajoute à cela une demi douzaine de compagnies franches qui, contrairement a la loi, sortaient des cadres de ia Garde Kationale pour former des gardes prétoriennes, qui pour Bergeret, qui pour Eudes, qui pour Assi, qui pour Brunel, qui pour Flourens, etc., etc. , on aura le recensement à peu près exact des forces que la Commune mit dans mes mains, le 4avriH871, et que, dans leur naïveté, mon vieil ami Varlin et ses amis appelaient la plus belle armée du monde. Exactement comme Thiers appelle les fuyards de Sedan et les capitulards de Metz et de Paris, la plus belle armée que la France ait jamais possédée . Pauvre France !

Mon premier soin fut de constater ce que je viens d'essayer de décrire bien imparfaitement ; j'y mis quelque temps et ne réussis pas du premier coup à voir tout. C'était un terrible écheveau de (il à débrouiller, d'autant plus que j'avais à lutter contre trois obstacles presqu'iosurmontables : 1° N'ayant pas été à Paris pendant le siège, je ne savais rien de ce qui s'était passé ; 2" pas un homme capable pour me seconder; 3° les renseignements, qui m'étaient fournis par des hommes enthousiastes et ignorants : deux conditions essentielles pour parfaire l'erreur. C'est ainsi que mon premier pas

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fut un faux pas. Tout le monde m'affirmait qu'il y avait des compagnies de marche, qu'il suffisait de rappeler pour avoir immédiatement un noyau d'une vingtaine de mille hommes capable de servir de base à la formation d'une armée active. Je crus tout le monde et quand mon décret sur le rappel des anciennes compagnies de marche fut lancé, je m'aperçus qu'il n'y avait rien, rien, rien.

Pourtant, il fallait agir, et sans perdre de temps. Car la position était des plus critiques, et si Versailles, malgré ses généraux de carton, se fût aperçu de la situation de Paris, il était impossible qu'il ne tentât, par la Porte Dauphine, une attaque qu'il eût été très difficile de repousser.

Avant tout se présentèrent trois nécessités de i" ordre : donner une direction; approvisionner l'artillerie et mettre de l'ordre dans cette cohue, sans forme, sans nom et hors d'état de se mouvoir, qui avait été la Garde Nationale et n'était plus que le gâchis, résultat de la tentative insensée du 3 avril.

AU MINISTÈRE DE LA GUERRE {Organisation militaire. — 3-30 avril 1871.)

RosBet au Mmistère àe U guorre. — Composition de l'étel -major. — Ordre relatif à ta ternie. — M. Godillot se préaeute chez le délégué à k guerre.

Ce fut donc sur ces trois points principaux que mon attention se porta d'abord. La direction vient de l'étatmajor. J'eus la bonne fortune, grâce il Malon, de rencontrer Rosse!. Je ne le connaissais pas, même de nom. On m'avait dit qu'il sortait de l'Ecole Polytechnique et de l'arme du génie où il avait été capitaine. Ayant un siège à soutenir c'était une excellente acquisition. Malheureusement, les hommes de mérite dédaignent souvent leur spécialité, où ils sont réellement supérieurs, pour se lancer dans d'autres branches de l'aclivité humaine où ils sont médiocres et même nuls.

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Sans parler de Rossini qui délaissait la musique pour la cuisine et d'Ingres, qui se croyait meilleur violoniste que peintre, j'ai souvent vu dans l'état militaire des officiers des armes spéciales se tromper étrangement sur leur aptitude à manier les troupes ou les masses. Ainsi de Mac Clellan, excellent officier du génie et détestalile officier de troupe. Ainsi de Rossei, qui se crut appelé à un tout autre rôle que celui qu'il pouvait et devait remplir ; diriger les travaux de la défense et m'aider dans la réorganisation des forces qui devaient y concourir.

Chacun connaît aujourd'hui la photographie de Rossei ; au moral il offrait un type qui se rapprochait des puritains du xvii" siècle, sauf sous le rapport des mœurs, il consacrait trop de temps à la femme ; calme jusqu'à la froideur, résolu, sévère jusqu'à la dùretc, cassant, ambitieux au-delà de toute expression, républicain, nullement socialiste, excellent officier dans sa spécialité, méprisant le peuple en véritable bourgeois et, par dessus tout, mû par une pensée dominante : jouer les Bonaparte ; je ne dis pas les Napoléons ; je ne saurais mieux le déflnir qu'en le traitant de Robespierre militaire et amoureux. Ajoutez à tout cela une réserve extrême poussée jusqu'à la dissimulation et facilitée par des lunettes de couleur foncée derrière lesquelles se cachait le regard. Un front bas, couvert par des cheveux bruns, courts et épais, une barbe rousse et claire, une ligure et un corps maigres, tel était mon chef d'état major.

Les débuts de Rossei furent excellents. Je lui avais remis pleins pouvoirs sur l'état major, que jclui laissai

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composer à sa guise. En fait, à part BeauFort, qui m'avait accompagné et que j'avais gardé au ministère comme simple officier d'ordonnance, ce qui correspond à ia domesticité militaire, je ne connaissais pas un seul officier composant l'état major général. Je ne m'occupais que de la répartition du travail, limité aux branches les plus essentielles de l'organisation.

La Commune me reprocha plus tard la composition de cet état-major. J'ai conservé le principe américain en fait d'organisation : laisser au chef de service loulc autorité afin d'en exiger toute responsabilité. En conséquence, ce n'était que justice de laisser à Rosse], chef d'état major responsable vis-à-vis de moi, la liberté de choisir son personnel. Ce personnel était véreux, dit-on, au point de vue politique. Je n'en sais rien et ce ne sont pas les accusations vagues de la Commune, accusant tout le monde, à commencer par ses propres membres, qui seraient de nature à faire impression sur mon jugement. Je sais que je refusai, plus d'une fois, d'imposer ou même de présenter à Rossel des protégée de Delescluze et consorts. Ces hommes pouvaient être d'excellents Jacobins, mais c'étaient certainement des hommes ignorant l'A B C du métier. Or, ce qu'il nous fallait, avant tout, c'étaient des hommes du métier, capables de comprendre et d'exécuter les ordres qu'ils recevaient. Si je les avais acceptés, j'aurais simplement hâté le dénouement que Delescluze s'est si promptement chargé de réaliser avec ces mêmes hommes et d'autres, pires encore, tels que Masson, par lesquels il a remplacé l'état major de Rossel,

Au désordre succéda un ordre relatif dans le miniî-

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tère et d'un earavanséraU, on put se croire transporté dans un état major en campagne.

Je ne sais à quoi attribuer le désir de frieoier qui s'était emparé de tous les nouveaux fonctionnaires. Partout on fricotait. — A l'Hôtel de Ville, Assi, ce grand fricoteur, mettait sur les dents ce pauvre Jourde qui ne savait comment faire face aux dépenses illimitées de la table officielle. Non qu'on y bût ou mangeât outre mesure, — mais s'installait qui voulait. Et quoique la somme payée à l'intendant pour chaque repas, fût des plus modestes, — 2 fr. le déjeuner et 2 fr. 50 le dîner — répétée à l'infini, cela constituait un gaspillage considérable. On y mit ordre en arrêtant Assi. A l'état major de la place Vendôme, où trônait Bergeret, il y avait moins d'invités, mais beaucoup plus de recherche. On jouait à l'ancien régime et on était servi par des domestiques en habit noir. Qui payait? Je n'ai jamais pu le savoir. Ce désordre fut un de mes griefs contre le général improvisé de la Comm une. En le supprimant, je supprimai le désordre, mais me fis autant d'ennemis qu'il avait de commensaux. Celui-là n'avait vu dans le 18 Mars qu'un avènement à la bonne chère et une mascarade à grands coups do canon. Parader

et bien vivre son intelligence n' allait pas au-de-lâ'.

Au Ministère de la Guerre, il y avait moins de dépense. Je crois que l'Intendance savait couvrir en na-

< Ces appréciât! odfl séyÈres, qne ma conscience m'impose, i sont d'autaul plus pénibles que c'est à. Bergeret, à son initiati personnelle que nous devons l'anéanti s s cm eut des Tuilerii qui a Été aussi politique, aussi grandiose que fut stnpi l'anéaatissement de l'Hôtel de Ville, dû à Pindy.

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ture les dépenses de la cuisine. Mais, là aussi, les amis des amis s'invitaient et, d'un lieu de travail, on avait fait une auberge.

Je fis cesser immédiatement cet abus, en interdisant toute cuisine dans l'hôtel, même pour mon usage personnel.

Le Comité Central, dans des proportions même très modestes, jo le reconnais, j'ajouterai môme très légitimes, crut pouvoir enfreindre cet ordre et commencer pour quelques-uns de ses membres un Mess au rez-dechaussée. J'interdis, à regret, cette légère infraction à mes ordres afin de maintenir : 1" te principe disciplinaire, 2' donner au peuple qui combattait et ne venait manger ni à 1' 116 fel- de-Ville ni aux Ministères, l'exemple de l'ordre, de l'économie et surtout de l'austérité républicaine.

C'est pour le même motif que je fus obligé d'insister à plusieurs reprises pour faire évacuer les grands appartements par la femme d'Eudes qui s'en était empalée et les détenait après le départ de son mari, malgré mes observations et les avis réitérés de Pyat et de Delescluze.

Je ne pouvais pas comprendre et je suis sûr que la masse des travailleurs n'a pas dû comprendre plus que moi, pourquoi, du jour au lendemain, il faUail, à ces jeunes gens qui, la veille, habitaient une mansarde et étaient modestement vÈtus, des palais et des galons. Non seulement c'était d'un déplorable exemple pour le peuple, mais en sanctionnant, par l'usage, toutes les somptuosités d'un régime corrompu, on conser\'ait le gaspillage des deniers du peuple qui avaient servi à

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l'érection et à l'entretien de toutes ces merveilles d'un luxe corrupteur. On démoralisait le peuple. Et là où une violente réaction contre la mollesse de l'empire devait être la préoccupation de tout véritable ami de la France, de la République et du peuple, on offrait, à ce dernier, une sorte de prime d'encouragement à l'absoudre en l'imitant.

A coup sûr, ni Eudes ni Bergeret ne firent toutes ces réflexions; ils ne virent que la revanche prise sur ies maîtres et les tourmenteurs de la veille. Ils ne songèrent pas à mal ; celui qui veut entrer dans la vie publique doit être au-dessus des faiblesses privées et calculer la portée de ses actions. Car cette portée est Juste proportionnelle à la hauteur où vous place la conliance de vos concitoyens.

Je fis tout mon possible pour mettre un terme aux ridicules mascarades de la jeunesse communière. Le décret de la Commune portait qu'il n'y aurait qu'un seul corps, îa Garde Nationale ; un seul uniforme et une seule solde, ceux de la Garde Nationale, Gela horripilait celte jeunesse qui ne rêvait que revers écarlates et bottes à l'écuyÈre, comme les cent gardes. Passant pardessus l'ordre du gouvernement de leur choix, ils satisfirent leur desideratum au moyen de Godillot.le fournisseur impérial qui s'empressa de leur faire crédit, croyant en ceîa faire d'une pierre deux coupa, faire oublier ses antécédente impériaux tout en réalisant de jolis bénéfices. Il se trompa grossièrement.

Je le vis arriver un jour la bouche en cœur au ministère.

62 MÉMOmBS DU GÉNÉRAL CLUSEBET

— Qo'y-a-t-ii pour voire service, M. Godillot? lui demandai-je, fort étonné de Je voir au ministère.

— Une petite facture, citoyen ministre.

— Tonnerre 1 est-ce que vous vous flchcz de moi. Ah I ça, ai-je la tête d'un homme à être habillé par vous?

— Mais, citoyen, il ne s'agit pas de vous.

— Alors, Monsieur?

— Mais, de vos officiers.

— En quoi cela me regarde-t-il, je vous prie?

— Mais ii est d'usage, j'avais cru...

— - Mal cru, Monsieur ; non seulement je ne vous ferai pas payer, mais je m'y oppose et j'espère ôtre obéi sur ce point mieux que la Commune ne l'a été. Comme ils n'ont pas le sou et que, sans crédit, ils ne peuvent vioier les ordres du gouvernement, ils obéiront ainsi par force. Quant à vous, je devrais vous faire arrêter, mais ce sera pour une autre fois, si vous y revenez.

11 n'y revint pas et je lui tournai les talons le laissant fort penaud.

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