‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 100 sur 218 · ARRÊTÉ PAR LES PRUSSIENS · texte numérisé non relu

ARRÊTÉ PAR LES PRUSSIENS

semblés, il nous déclara fort sèchement qu'il ne reconnaissait pas l'autorité d'après laquelle le prince royal de Suède nous renvoyait en France, qu'il devait en référer aux autres souverains alliés, et qu'en conséquence il allait nous envoyer à leur quartier général, qui était à Francfort.

Je laisse à penser l'effet que produisit ce discours sur des gens qui se croyaient au terme de leurs maux et sur le point de rentrer dans leur pays et dans leurs familles, dont ils étaient depuis longtemps 6i cruellement séparés; je voyais le feu de l'indignation sur le visage de mes compagnons; je n'étais pas plus tranquille moi-même; nous essayâmes, avec modération, de faire valoir nos droits auprès de ce Prussien, mais ce fut peine perdue, et tout ce que nous pûmes en obtenir, ce fut qu'il enverrait un parlementaire le lendemain au maréchal Macdonald lui porter une lettre dans laquelle nous demandions de l'argent, car nous étions tous à cette époque sans le sou dans notre poche; il ne nous permit pas même d'attendre le résultat de cette démarche, et le lendemain de grand matin nous prîmes tristement la route de Francfort.

Dans la nuit, nous avions pensé i nous échapper et à gagner les bords du Rhin, d'où il nous aurait été facile d'entrer dans Wesel; mais il fallut forcément renoncer à ce projet, car nous ne pouvions même sortir de la ville où nous étions, remplie de soldats prussiens et entourée de vedettes, et nous ignorions aussi par quelle rue et quelle porte il en fallait sortir pour nous diriger sur Wesel.

En allant à Francfort, nous passâmes par Munster, et nous y restâmes trois jours; j'y étais logé chez la princesse de Galitzin, et j'y fus si bien traité que je ne l'ai jamais oublié; cette excellente dame venait elle-même dans ma chambre s'informer si rien ne me manquait; elle me prêtait des livres, et voulait que j'invitasse quelques-uns de mes compagnons d'infortune à venir manger avec moi; la veille de mon départ, elle me fit souper avec elle et deux ou trois Français émigrés, entre autres le marquis de Sesmaisons, Mme de Flamarens, et une autre dame dont je ne me rappelle pas le nom; sa maison me parut gouvernée par un prêtre français.

D'après les questions qu'elle me faisait, je jugeai qu'elle avait envie de m'oflrir de l'argent; mais malgré la certitude que j'avais de pouvoir le lui rendre un jour, je répugnais trop à cette idée pour y entrer, et elle n'osa pas m'en faire ouvertement la proposition.

Il fallut quitter cette bonne maison et remonter sur nos charrettes, sans avoir reçu aucune réponse du maréchal Macdonald; ce voyage fut bien triste; en venant de Rostock à Wesel, l'espoir de rentrer en France nous animait; d'ailleurs, nous avions encore de l'argent et quelquefois, quand nous rencontrions de bonnes auberges, nous faisions bombance: aujourd'hui notre espoir de rentrer en France était presque évanoui, et nous avions le gousset vide. Mes douleurs de poitrine, suite de ma blessure, se faisaient ressentir plus vivement, et cela n'était pas étonnant d'après l'inclémence du temps et la vie que nous menions; mon avenir m'effrayait; je me voyais déjà dangereusement malade, dénué de tout, et abandonné sans aucun secours dans quelque mauvais village sur la route.

Nous étions alors dans les derniers jours de l'année 1813; je me rappelais avec tristesse qu'en 1812, à la même époque, j'étais aussi blessé, souffrant, en route de même pour rentrer en France; mais au moins j'étais libre, et au milieu de l'armée française; cette seule idée de liberté m'agitait avec force; il me semblait que le bonheur le plus grand qui fût dans le monde était de rester maître de ses actions, d'aller où l'on voulait, de séjourner si Ton était fatigué ou malade, et surtout de ne point être rangés et placés sur des charrettes, dans la paille, comme des veaux qu'on mène au marché.

Nous approchions de Francfort, et il ne me restait plus un sou; mes compagnons de voyage n'étaient guère plus avancés. Ce dénuement, joint au mauvais état de ma santé, m'affectait vivement, quand la nouvelle du passage du Rhin et de l'entrée en France par les armées alliées vint me porter le coup de grAce; je sentais bien que ces armées commençant une campagne en France, leurs généraux ne nous permettraient pas d'y rentrer, surtout au moment où nous venions de tra-

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