‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 102 sur 218 · SANS LE SOU · texte numérisé non relu

SANS LE SOU

métal, et quelques bijoux en or et en argent, étaient encore dans le fond de mon colback, dont j'avais fait une espèce de sac de nuit pendant la route; cela avait échappé aux recherches de l'officier cosaque à Leipzig, et je courus & ce trésor que je trouvai intact; j'estimais le tout ensemble à quarante ducats environ, et je priai le garçon d'auberge de m'aller chercher quelque juif.

Il ne tarda pas en trouver, et m'en amena plusieurs qui, tour à tour, après avoir examiné ces effets et en avoir loué la façon, m'en offraient de quinze à vingt ducats; je refusai, et ils s'en allèrent; mais je m'aperçus bientôt que plusieurs agréments en argent manquaient déjà au ceinturon et à la giberne depuis que ces honnêtes marchands les avaient examinés, et je fus bien vite convaincu qu'ils étaient beaucoup plus adroits que moi et que le mieux était de me défaire promptement de mes marchandises, si je voulais qu'il en restât encore quelque chose.

Je les laissai donc au premier qui se présenta ensuite, pour dix-huit ducats; quand il fut parti, je m'aperçus qu'il m'en avait volé un par la mauvaise monnaie qu'il m'avait donnée; le garçon d'auberge vint réclamer son droit de courtage; il m'en resta seize, ce que je regardai comme un trésor dans la position où j'étais.

Mon cousin, dont les finances étaient aussi réduites à zéro, avait vendu sa montre, qu'il avait cachée à Leipzig, et en avait eu une vingtaine de ducats; nous nous trouvâmes donc en état de faire face aux événements, et nous prîmes la résolution de réserver pour l'avenir une traite de 500 francs que le docteur avait sur le Trésor, à Paris, et qu'on lui avait offert de lui acheter, mais à des conditions très désavantageuses.

On nous fit partir, après quelques jours de séjour à Francfort, pour Fulde, où nous devions attendre une décision quelconque sur notre sort : dès le premier jour de route, le colonel Clouet (i), aide de camp du maréchal Ney, s'échappa, ce qui

(1) C/ouef (Anne-Louis-Àntome), né à Gréteil le 13 septembre 1781, sous- Uentenant à la suite du corps des sapeurs le 18 juin 1802, capitaine, aide

n'était pas difficile, car une fois dans nos logements, et même pendant la route, nous n'étions pas gardés; au reste, il n'en fut pas plus heureux pour cela, car ayant été repris par les paysans, dans les environs de Wflrtzbourg, il resta en prison en Allemagne longtemps après que nous étions rentrés en France.

En arrivant à Fulde, j'y tombai sérieusement malade; les douleurs de poitrine, qui ne m'avaient presque pas laissé depuis ma dernière blessure, me reprirent avec beaucoup de force; je voulais attribuer d'abord cette augmentation de mal à l'asthme dont j'avais eu quelques attaques dans ma grande jeunesse; mais des crachements de sang et d'autres symptômes aussi alarmants firent croire aux docteurs, et il n'en manquait pas dans notre convoi, que c'était une suite de ma blessure, et que c'était un dépôt qu'elle avait formé sur ma poitrine; après avoir essayé différents remèdes qui produisirent peu de soulagement, ils résolurent de m'appliquer des vésicatoires : l'effet en fut prompt et admirable; mes étouffements cessèrent ; l'expectoration, pour parler médecine, n'était plus sanguinolente, et je recommençai à dormir, chose qui ne m'était pas arrivée depuis près d'un mois.

Je n'étais pas mal logé à Fulde, et je comptais m'y dorloter pendant ma convalescence; mon hôte me nourrissait passablement, et je commençais à siffler tous les jours une bouteille de petit vin blanc, tel qu'on le fait dans ce pays-là, c'està-dire qu'il serait insignifiant, s'il n'avait pas un léger goût d'aigre; mais les bons bourgeois de Fulde s'étaient fatigués de nous héberger, ils avaient sollicité à Francfort pour que nous changions de cantonnements tous les mois, et au moment où je commençais à me lever et à me promener dans ma chambre, on reçut l'ordre de nous envoyer à Hamelbûrg, gros bourg, petite ville si l'on veut, entre Fulde et Wûrtzbourg.

de camp du maréchal Ney 1q 48 décembre 1807» colonel le 4 mai 1813, baron de l'Empire le 10 août 1813; déserte avec Bourmont le 15 juin 1815, maréchal de camp le 3 octobre 1823, mis en réforme le 30 septembre 1830; condamné à mort par contumace par arrêt de la cour d'assises do Loiret le 18 mars 1833, comme déclaré coupable d'avoir levé ou fait lever des troupes armées sans ordre ou autorisation du pouvoir légitime.

LES MOINES D'HAMELSBURG. 257

Nous étions alors au commencement du mois de février; il faisait un froid de Russie, et la neige couvrait la terre à plusieurs pieds de hauteur : il fallait traverser une chatne de montagnes assez hautes pour gagner notre nouvelle destination, et en traîneau découvert : je laisse à penser si ce voyage convenait à un homme souffrant de la poitrine et couvert de vésicatoires : il fallut cependant le faire, et je crois qu'il me fit du bien; ce fut comme le pot d'eau fraîche, à la suite de ma fièvre de Stettin.

J'arrivai à moitié languissant, à moitié vigoureux, à Hamelsburg; je ne savais pas bien précisément si c'était la fièvre ou la convalescence qui me soutenait : j'y fus logé chez un bon paysan qui me donnait le matin une bonne soupe au bœuf et des betteraves au vinaigre, et le soir, le veau rôti avec la compote de pruneaux, le tout arrosé à discrétion d'un vin blanc un peu moins aigre que celui de Fulde. Mon cousin et le docteur étaient logés à une portée de fusil de Hamelsburg, dans un couvent de moines fort sales, mais qui aimaient beaucoup les jeunes gens : la nappe, ou, pour mieux parler, le torchon, y était mise du matin au soir, et quand un énorme flacon de ce vin du cru était fini, on en rapportait un autre. Le docteur venait me voir le matin pour me soigner, et l'aprèsmidi, accompagnés d'autres prisonniers, nous montions au couvent; après nous être remplis du petit vin des moines, nous allions faire des pelotes de neige; on formait deux armées, et nous attaquions et défendions tour à tour un calvaire que nous appelions Dantzig ou Glogau; le temps passait assez vite de cette manière; nous étions bien portants, vermeils, et presque joyeux; je n'ose pas dire que j'ai toujours attribué mon rétablissement et notre bon état, sous les rapports physiques et moraux, à la piquette et aux jambons des moines; ce n'étaient cependant que des frères quêteurs, mais leur cave était mieux garnie que celle des plus riches châteaux des environs.

Quelquefois, quand la neige tombant en abondance nous empêchait de passer le pont et de monter au couvent, nous nous réunissions chez un des prisonniers le mieux logé, et

2f» MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SAINT-CHAMANS.

nous faisions un cent du curé, ou le? douze trous, ou un éctfté; on jouait parfois assez gros jeu, mais à condition de nie payer qu'en France; aussi jamais débiteurs ne furent plus impatients de s'acquitter; mais comme on ne désire que ce qQt&a espère, l'idée de la France ne nous avait jamais moins tourmentés, depuis notre capture à Leipzig, que dans ce mom^ent; nous n'espérions plus être rendus qu'à la paix générale, et nous en avions pris notre parti; le bien nous vint en dormant.

Tous les prisonniers de notre convoi, et entre autres nos quatre généraux et les médecins et chirurgiens en chef, ne venaient point au couvent, ne buvaient pas, par conséquent, le vin des moines; et partant ils ne chantaient pas le soir, et n'avaient pas le plaisir de se pocher les yeux avec des balles de neige à l'attaque ou à la défense de Dantzig; ils n'admiraient pas comme nous la mine enluminée du frère cuisinier et du frère portier, qui avaient une demi-passion pour mon cousin, jeune rose de vingt et un ans; ainsi, ces illustres prisonniers s'ennuyaient à Hamelsburg autant qu'à Fulde, et plus qu'à Rostock; ils avaient délibéré sur les moyens d'en sortir, et par une suite naturelle de ces idées, ils avaient écrit au prince royal de Suède pour se plaindre de toutes les contrariétés, de toutes les souffrances que nous avions éprouvées depuis notre départ de Rostock, et ils demandaient au prince de nous faire venir du moins à son quartier général à Liège, s'il était au-dessus de son autorité de nous faire rentrer en France.

La lettre était apparemment tournée assez adroitement pour piquer l'amour-propre du prince ou pour émouvoir sa sensibilité; elle produisit un effet merveilleux, d'autant plus qu'elle parvint à Son Altesse dans un moment de brouille avec les autres souverains alliés, qui l'avaient tout à fait négligé depuis Leipzig, où cependant il avait pris une bien grande part au succès qu'ils avaient obtenu; c'est peut-être au reste pour cela qu'ils ne voulurent plus se servir de lui; d'ailleurs, le plus fort était fait.

Un soir, vers la fin de février, il faisait mauvais temps, et

Page 1