‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 103 sur 218 · LES PRISONNIERS RENTRENT EN FRANCE · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS RENTRENT EN FRANCE

nous étions réunis chez un des nôtres qui logeait à une des extrémités de la place de Hamelsburg; la poste aux chevaux était à l'autre extrémité; c'était une des bonnes maisons de la Tille, et nous avions tous convoité ce logement sans l'obtenir, ce qui faisait que nous le regardions souvent.

Ceux qui ne jouaient pas étaient à la fenêtre, les yeux fixés sur cette maison, quand ils y virent arriver un chariot allemand conduit par la poste; c'était déjà un petit événement qu'un chariot de poste arrivant à Hamelsburg à cette époque, car il n'en passait pas souvent sur cette route; mais ce fut tout à fait un événement important quand nous en vtmes sortir un officier auquel nous crûmes reconnaître l'uniforme suédois, cet uniforme qui, depuis notre captivité, nous avait toujours traité en amis; les plus curieux, les questionneurs descendirent précipitamment et allèrent rôder près du chariot de poste; ceux qui aimaient mieux dissimuler leurs espérances attendirent avec impatience les nouvelles, mais il était facile de voir que chacun de nous avait un battement de cœur.

Un moment après, nous vtmes revenir en courant nos camarades qui avaient été à la poste; on devina qu'ils portaient de bonnes nouvelles. Était-ce la paix? était-ce notre délivrance? Nous ouvrîmes la fenêtre avec précipitation, et ils nous criaient de loin : c Nous partons demain pour France. >

Cette mauvaise salle de jeu devint une salle de bal; notre joie était du délire, et je renonce à la peindre.

Les premiers transports un peu calmés, nous apprîmes que le prince royal de Suède, déterminé à nous faire rentrer dans notre patrie, nous envoyait chercher par un officier de son état-major, qui était chargé de nous amener à son quartier général, d'où Son Altesse nous ferait escorter jusqu'aux avant-postes français.

Nos paquets et nos adieux furent bientôt faits, et le lendemain matin, nous voilà encore une fois sur la route de France; nous nous dirigions d'abord sur Cologne, où nous devions passer le Rhin, pour nous rendre ensuite à Liège, où se trouvait le prince royal, pendant qu'une partie de son armée faisait le siège de Maéstricht. >

Notre voyage fut gai, car nous étions remplis d'espérance; ma santé était tout à fait bonne, et notre direction actuelle compléta ma convalescence, encore mieux que n'aurait fait toute la cave des moines de Hamelsburg.

Nous passâmes, à Cologne, le Rhin, qui charriait beaucoup, et je me crus alors en France; je me promis bien, quelque chose qui arrivât, de ne pas le repasser comme prisonnier; nous nous attendions à être reçus sur la rive gauche de ce fleuve comme des compatriotes, et nous fûmes tout à fait trompés dans nos espérances; les habitants de ce pays se regardaient déjà comme délivrés de notre joug et espéraient bien n'y jamais rentrer; quant à nous, nous étions encore bien loin de ces idées, et nous ne croyions pas la position de l'Empereur aussi mauvaise qu'elle l'était effectivement.

Nous fûmes promptement arrivés à Liège, où nous nous arrêtâmes quelques jours, car les idées du prince royal de Suède n'étaient pas encore absolument fixées à notre égard.

J'étais logé à Liège chez un vieux chanoine de la cathé* drale, qui avait une maison fort bien montée et une cave garnie, à l'avenant, d'excellent vin du Rhin et de bon vin de Bourgogne; je donnai la préférence à ce dernier, et je crois que c'était vraiment par patriotisme que nous en buvions un coup de trop tous les soirs, en causant avec M. le chanoine.

Nos finances étaient à sec; le prince royal nous fit donner à chacun huit frédérics d'or; je voyais assez souvent ses aides de camp français, les colonels de Camps et Fléchier, qui étaient fort aimables pour nous.

On ne parlait pas de nous faire partir, et cela m'impatientait fort, quoique je me trouvasse beaucoup plus heureux à Liège que je n'avais encore été depuis ma captivité; enfin, le prince royal nous fit appeler un jour, et quand nous fûmes réunis dans son salon, il y entra et nous fit un accueil plein de bonté; il nous parla de la France en vrai Français, nous fit beaucoup de compliments, et nous dit entre autres choses : c Napoléon est venu me chercher au milieu de mes glaces, c et m'insulter pour de misérables querelles de sucre et de t café; j'aurais supporté ses injures avec patience si elles

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c n'avaient pas porté sur les Suédois plus que sur moi; il m'a c jeté le gant, je l'ai ramassé; j'irai lui demander réparation « sur les bords de la Seine, et les Français seront juges entre c lui et moi. »

Ces paroles, jointes aux bonnes manières qu'il avait pour nous, à l'intérêt qu'il paraissait mettre à nous faire rentrer en France et aux recommandations qu'il nous fit de dire à nos parents, à nos amis, aux Français, « qu'il était et qu'il serait toujours Français, qu'il préférait ce titre à tous les trônes du monde », toutes ces choses réunies, dis-je, me firent penser qu'il prévoyait la chute de l'Empereur, et qu'il travaillait à lui succéder.

Je l'avais vu très fréquemment à l'armée, et il reconnut ma figure sans se rappeler mon nom; il me le demanda, et sur ma réponse, il s'écria qu'il se le rappelait parfaitement et que nous étions pays (1); je fis un peu l'étonné, car il n'en était rien, mais il me le soutint de si bonne foi, dans son accent gascon, et d'une manière si aimable, que j'aimai mieux m'en laisser persuader que de le contredire.

Il annonça aux quatre généraux qu'il allait les renvoyer en France, c Quant aux autres officiers, dit-il, ils sont si nombreux que j'en ferai deux convois. Quel est le plus ancien colonel? »

Il se trouva que c'était moi, et il me chargea de remettre à M. de Camps, son premier aide de camp, l'état nominatif de tous les officiers qui composeraient le premier convoi, et il nous congédia.

C'est alors que je reçus bien des révérences et des amitiés, car presque, tous voulaient faire partie du premier convoi; je ne fis pas le cruel; je n'aurais eu le courage de refuser personne, et je finis par convenir avec M. de Camps que tous les ofliciers portant épaulette partiraient en premier, et que les administrateurs et officiers de santé formeraient un second convoi; j'intercalai cependant mon docteur dans le premier, car j'avais encore l'état de malade; d'ailleurs, il en fallait bien au moins un.

(i) J'ai appris depuis qu'un de mes cousins, le marqais de Saiat-Ghamans, avait eu efiectivement des terres en Béarn.

EdAd, le jour de ce bienheareux départ arriva; il nous donna un avant-goût de la France, car au lieu de voyager, comme nous avions fait depuis Rostock, dans des charrettes découvertes, on nous empila dans cinq ou six de ces grosses messageries ou diligences françaises que nous n'avions pas vues depuis si longtemps, et nous partîmes pour Gand, où nous devions connaître précisément le point sur lequel nous serions rendus>>

Avant notre départ, j'avais eu quelques conversations avec les aides de camp français du prince royal, et je m'étais confirmé dans l'idée qu'il songeait à monter sur le trône de France; ce qui me donna le plus à penser sous ce rapport, ce fut d'apprendre qu'il avait congédié de son service le comte Alexis de Noailles, parce que ce dernier ne parlait que du rétablissement des Bourbons sur leur trône quan4 la chute de l'Empereur aurait lieu.

Nous arrivâmes à Gand, où nous nous retrouvâmes au milieu des Cosaques, qui ne manquèrent pas de déclarer tout de suite que nous n'irions pas plus loin; mais l'aide de camp que le prince royal nous avait donné avait des instructions précises; il se rendit auprès du duc de Saxe-Weimar, qui commandait cette armée, et qui unit par consentir à ce que nous fussions conduits à Ypres, où il y avait garnison française et où rien ne s'opposerait â ce que nous fussions rendus.

Nous le fûmes effectivement, et j'avoue que ce fut un des moments les plus heureux de ma vie; il faut avoir été prisonnier en pays étranger pour bien comprendre tout le bonheur qu'il y a à rentrer libre dans le sien.

Je ne séjournai pas à Ypres, et je me hâtai de gagner Parts, où m'attendait le plaisir bien vif de revoir ma famille et mes amis après des traverses si cruelles et de si grands dangers: j'y arrivai le 23 mars, c'est-à-dire huit jours avant les alliés.

Les armées ennemies attaquaient la France dans toutes les directions; leurs partis de cavalerie inondaient toutes les routes, et on était encore assez tranquille dans cette capitale du monde, qui avait cependant à redouter la vengeance de Vienne, de Berlin et de Moscou; il est vrai que les ministres

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