ELCHINGEN
changer de chevaux), avant de pouvoir joindre le quartier impérial et par une pluie comme je n'en ai jamais vu; les moindres ruisseaux étaient devenus des torrents et, dans la traverse que je parcourais de Memmingen à Ulm, m'offraient à chaque instant des obstacles difficiles et dangereux.
Je joignis l'Empereur à l'abbaye d'Ëlchingen, près d'Ulm; le corps du maréchal Ney y avait eu une affaire assez chaude avec les troupes de Mack; le village était entièrement pillé, et l'abbaye où était établi le quartier général était remplie de morts et de blessés; la pluie tombait par torrents depuis plusieurs jours; le Danube grossit prodigieusement, et tous les ponts furent emportés, de manière que l'armée française, qui occupait les deux rives du fleuve pour bloquer Ulm, où Mack (i) s'était renfermé avec le reste de son armée, se trouvait partagée en deux parties qui ne pouvaient plus communiquer l'une avec l'autre. Cet état de choses dura trois jours, et beaucoup de militaires pensaient que, si Mack avait profité de cette circonstance, il aurait pu se tirer de la fâcheuse position où il était en attaquant la partie la plus faible de l'armée française ainsi séparée, ce qui lui était facile au moyen du pont sur le Danube établi dans Ulm, qui était à sa disposition; mais il avait tout à fait perdu la tête, et son armée était démoralisée.
Je restai deux jours à Ëlchingen à attendre les ordres et les dépèches de l'Empereur pour le maréchal Soult. La vie que je menai dans cette grande abbaye ne fut pas gaie : j'étais seul, chargé de deux chevaux (le mien et celui de mon guide), sans personne que moi pour les soigner, car mon guide s'était sauvé, je crois, parce qu'il mourait de faim, et on verra tout à l'heure qu'il ne dépendait pas de moi de lui donner à manger.
Deux fois on me vola mes chevaux, et je fus forcé, pour les
(1) Maek de Lieberich (Charles, baron), né À Mussiingen en Franconie en 1752, f 1828, 86 ât remarquer par sa bravoure pondant la guerre de Sept ans et contre les Turcs. C'est lui qui dressa la plupart des plans de la coalition contre la France ; général en chef de l'armée de Naples en 1798» smpris à CJlm en 1805,11 dut capituler. Condamné à. mort, puis gracié après one détention de deux années au Spielberg à Brunn«
conserver, de coucher la nuit auprès d'eux, en plein air, ou, pour mieux dire, en pleine pluie, sous une charrette abandonnée à laquelle je les avais attachés.
Pendant la journée nous restions (tous les aides de camp envoyés en mission près du maréchal Berthier) dans une grande salle fort froide où l'on ne nous donnait rien à manger, car les vivres étaient très rares à cause du débordement du Danube; on peut penser sur quel ton nous chantions les louanges du grand quartier impérial, et pour comble de disgrâce, quand nos dépèches nous furent remises, le débordement du Danube avait interrompu toutes les communications, et nous restâmes tout un jour dans un mauvais village, chez un pauvre curé, où du moins nous avions, de plus qu'à l'abbaye, la table (bien frugale), et de la paille fraîche pour nous coucher.
Notre bon pasteur ne savait pas le français, ni nous l'allemand; nous imaginâmes de lui parler latin, mais un vrai latin de cuisine, car c'était toujours pour lui demander à manger.
Enfin les pluies cessèrent, on put traverser le Danube, quoique difficilement, et il me fut possible de rejoindre le maréchal Soult; jefis pour cela vingt lieues tout d'une course, et je le trouvai à Laupheim, chez le baron de Waldin, seigneur bavarois.
Nous venions d'entrer en campagne et déjà la grande armée autrichienne était détruite; elle n'avait pas perdu plus de 20,000 hommes tués ou blessés, mais nous avions fait 45,000 prisonniers, et les débris de cette armée étaient dans la plus complète déroute et tellement découragés que les soldats jetaient leurs armes et se retiraient chez eux, tandis que l'armée française n'avait pas perdu plus de 3,000 hommes.
Les affaires d'Ulm et de Memmingen terminées, nous courûmes à Vienne, et nous traversâmes cette capitale le 23 brumaire (14 novembre), sans nous y arrêter; nous prîmes en en sortant la route de Moravie, où l'on savait que l'armée russe s'était réunie, près d'Olmûtz, aux débris de l'armée autrichienne; je vis piller par nos troupes, en passant à Stockerau, le plus beau magasin d'effets d'habillement, de harnachement
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et de campement pour l'armée autrichienne, qu'il fût possible d'établir.
Nous eûmes avec l'arrière-garde ennemie, commandée par le prince Bagration (1), une affaire de nuit assez sanglante, à Hollabrunn,oû les Russes se battirent, à mon avis, mieux que nous; il est vrai que nous étions sous les ordres de Murât, le plus triste général en chef que j'aie jamais connu; j'ai d'ailleurs toujours remarqué que le soldat français valait beaucoup moins la nuit que le jour; la raison est facile à donner : c'est qu'on est vu de jour et qu'on ne l'est pas la nuit, et le soldat français doit plus son courage devant l'ennemi au point d'honneur et à la gloire qu'il met à être remarqué de ses chefs et de ses camarades, qu'à l'exacte observance de ses devoirs.
Les Russes se retiraient, et le maréchal Soult établit son quartier général à Austerlitz le 30 brumaire (21 novembre); l'Empereur prit le sien à Brûnn ; l'avant-garde fut poussée jusqu'à WischaUjOû elle fut bientôt surprise, le 20 novembre, par la cavalerie ennemie; les armées russe et autrichienne marchèrent en avant, et la grande querelle qui les mettait en mouvement se décida le 2 décembre sur le terrain, coupé de lacs et de collines, qui se trouve entre Brûnn, Austerlitz, Puras et Schiapanitz.
Le !•' décembre, à onze heures du soir, l'Empereur visita les différents bivouacs de son armée; sa présence électrisa toutes les têtes; une illumination aussi subite que merveilleuse eut lieu à l'instant même au moyen de torches de paille liées au bout de grandes perches : chaque soldat avait la sienne, et les camps se trouvaient éclairés comme en plein midi; les cris de t Vive l'Empereur! » retentissaient de toutes parts, et de vieux grenadiers venaient saluer, contempler leur
(I) Bagraiion (Pierre, prince), né en Géorgie en 1765, entra au service comme sergent dans les armées de Catherine II ; colonel en 1788, général en 1794, fit la guerre sous les ordres de Souvarow en Pologne et en Italie, mis en disgr&ce par Paul I*', rappelé en 1805, commanda Tavant-garde d'ooe armée de secours pour les Autrichiens et éprouva en Souabe des revers qu*il effaça par une hardie et brillante retraite, se distingua à Austeriiti, Eylan, Friedland et Smolensk, blessé mortellement à la Moskowa.
empereur, leur général, et lui promettaient la victoire pour le lendemain; ce spectacle réjouit l'Empereur, qui monta à cheval un moment après pour visiter les avant-postes; le maréchal Soult fut de cette tournée, et je les accompagnai.
M. Yvan, chirurgien de TEmpereur (1), qui le suivait en ce moment, fut emporté par son cheval et passa rapidement près de Sa Majesté; l'ohscurité était grande, et nous crûmes un instant que c'était une patrouille de Cosaques qui nous chargeait; il n'y eut cependant aucun désordre, excepté pour le pauvre chirurgien, qui fut jeté dans un ruisseau bourbeux à moitié gelé, d'où on eut bien de la peine à le retirer.
L'Empereur questionna lui-même les commandants de gardes avancées; ils s'accordèrent tous à dire que l'armée ennemie faisait un grand mouvement par sa gauche, pour se porter sur notre droite; nous entendions eifectivement le bruit des voitures d'artillerie et des chevaux en marche dans cette direction. < A vous la balle, maréchal Soult, dit l'Empereur en se tournant vers lui. — Sire, je m'en félicite », répondit le maréchal en saluant Sa Majesté.
Le 2 décembre (11 frimaire an Xiy),à huitheures du matin, l'Empereur étant près de son bivouac, entouré de ses généraux, par un brouillard épais, on entendit une vive fusillade et quelques coups de canon dans la direction de Sokolnitz; on présuma aussitôt, et avec raison, que la division du général Legrand était attaquée; l'Empereur envoya chacun à son poste et vint lui-même, à la tête de sa garde, se placer derrière la droite de l'armée française : cette droite était formée par le corps d'armée du maréchal Soult, et une faible divison d'infanterie commandée par le général Priant (2) (cette dernière division était du corps de Davout).
(1) Yvan (Alezandre-Urbain), né k Toulon le 28 avril 1765, f , baron de l'Empire le 31 mars 1809, retraité le 31 mars 1832. Parmi ses blessures : la veille de la bataille d*AusterUtz, dans une reconnaissance, il fut emporté par son cheval qui s'élança dans le lac, lui dessus, à. une très grande hauteur, et en a contracté une hernie.
Attaché à la personne de l'Empereur par ordre du ministère de la guerre de 1800 à 1814 (Archives de la guerre).
(2) Friant (Louis, comte), né k Villers-Morlancourt (Somme) le 18 sep-