AUSTERLITZ
Le maréchal Soult m'envoya dans cet instant porter au général Legrand Tordre de soutenir vigoureusement cette attaque et de presser lui-même Tennemi, qui ne pouvait pas tarder à se retirer devant lui.
Je courus de grands dangers en me rendant près du général Legrànd; le chemin où je m'engageai était déjà en partie occupé par les tirailleurs de l'infanterie russe, et pendant près d'un quart de lieue ils me fusillèrent de fort près; s'ils avaient blessé mon cheval, qui heureusement était un excellent coureur, j'étais perdu; mais je parvins à gagner Sokolnitz sans accident, et ce village était encore occupé par nos troupes (1).
J'y trouvai le général Legrand fortement attaqué par une grande masse d'infanterie russe, mais il soutint parfaitement ce choc et se conduisit là, comme dans toutes les occasions où il s'était trouvé, en bon général et en brave soldat.
Je n'essayerai pas de donner ici une relation de cette mémorable bataille; je dirai seulement quelques faits dont j'ai été témoin.
Lorsque nous emportâmes la position de l'armée russe sur les hauteurs de Pratzen (presque au commencement de la bataille, car ensuite les Russes ne se battirent plus qu'en se retirant), le général Berg, commandant les grenadiers de la Petite-Russie, fut pris; le maréchal Soult m'ordonna de le conduire à l'Empereur; Napoléon questionna ce général, et au moment où il lui parlait encore, on vit très distinctement de Féminence où nous étions une foule de fantassins revenir en désordre, t Qu'est-ce que cela? dit Napoléon. — Ah! Sire, s'écria le maréchal Berthier (toujours flagorneur et sans coup
tembre 1758, f 24 juio 1829, entré aux gardes françaises le 9 février 1781, général de brigade le 16 thermidor an II, général de division le 18 fhic- Udor an VU, comte de l'Empire le 5 octobre 1808, pair de France nommé par TËmperenr le 2 juin 1815, mis à. la retraite le 4 septembre 1815. Son nom est inscrit sur l'Arc de triomphe, côté nord.
(1) Je fus bien convaincu, en cette circonstance, de la nécessité pour un officier d'état-major de connaître parfaitement tous les chemins et les issues du champ de bataille et du campement de l'armée; je pouvais prendre dix sentiers pour me rendre près du général Legrand, où je n'aurais pas essuyé un coup de fusil, ni par conséquent compromis la stireté des ordres que je lui portais.
d'œil militaire), voyez quelle foule de prisonniers on vous amène!... » L'Empereur ne répondit rien, mais, examinant attentivement avec sa lunette d'approche, il ordonna aussitôt au général Rapp (1), son aide de camp, de se porter en avant avec les chasseurs à cheval de la garde, qui chargèrent vigoureusement un moment après et anéantirent toute la cavalerie de la garde russe, car c'était elle qui, par une charge à fond, avait forcé la gauche du maréchal Soult et causé le désordre dont on venait de s'apercevoir.
Quant aux « prisonniers » annoncés par le maréchal Berthier, c'était le 4* régiment d'infanterie de ligne français, mis en déroute par la cavalerie de la garde russe, et qui perdit son aigle en cette circonstance.
Quand toutes les hauteurs que les Russes avaient couronnées au commencement de la bataille furent emportées, et que leurs troupes acculées dans les fonds ne trouvèrent plus d'autre passage, pour opérer leur retraite, que des lacs ou des marais à moitié gelés, l'Empereur rejoignit le maréchal Soult qui avait mis pied à terre près d'un petit bâtiment qu'on appelait, je crois, la Chapelle de Pratzen ou de Saint-Antoine. Le maréchal était entièrement occupé à examiner les mouvements des Russes qui se retiraient en désordre, et envoyait des aides de camp pour diriger les colonnes destinées 4 leur couper la retraite, sur les points où elles devaient se porter.
l'Empereur mit aussi pied à terre, et s'approchant du maréchal qui venait au-devant de lui, il l'embrassa; le maréchal lui montra la position où se trouvait l'armée russe en retraite, et lui demanda ses ordres, t Continuez, continuez, mon-
(1) Happ (Jean, comte), né à Colmar le 26 avril 1776, f 8 novembre 1821, cavalier au 10* régiment de chasseurs on 1790, sous-lieutenant le 14 germinal an II, aide de camp de Desaix avec le grade de capitaine le 29 frimaire an V, colonel le 26 pluviôse an VII, général de brigade le il fructidor an XI, nommé général de division le 3 nivôse an XIV, gouverneur de Oantzig, dont les habitants lui décernèrent une épée d'honneur, comte de l'Empire le i*' août 1809, se couvre de gloire et reçoit sa vingt-quatrième blessure ÀlaBérésina, gouverneur de rAlsace et pair de France aux Cent-jours, se retire en Suisse au licenciement de l'armée en 1816, mis en disponibilité le 22 juillet 1818; créé pair de France le 5 mars 1819, il fut nommé peu après premier chambellan et maître de la garde-robe.