‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 113 sur 218 · REVUE DU 19 MARS · texte numérisé non relu

REVUE DU 19 MARS

Le lendemain 19, le régiment étant rassemblé sur la place Louis XV pour être passé en revue par les princes, M. le lieutenant général Roussel d'Hurbal (i),qui devait commander la division, vint me demander si Tesprit du régiment était bon; je lui répondis que non. « Faites rassembler vos officiers, me dit-il, je veux leur parler. »

Les officiers rassemblés, le général les harangua en peu de mots pour leur représenter leurs devoirs envers le Roi, dont ils n'avaient jamais reçu que des bontés; je le secondai de mon mieux; les officiers furent froids, mais calmes. Lorsque le cercle fut rompu, je jugeai le moment favorable pour exécuter les ordres du ministre de la guerre, et appelant les deux officiers que j'avais à punir, je mis pied à terre avec eux; à peine leur eus-je déclaré qu'il fallait qu'ils s'en retournassent à Béthune, qu'ils éclatèrent; ils protestèrent d'une voix très élevée qu'ils n'iraient pas, que je n'avais pas le droit, sans les traduire devant un conseil de guerre, de leur ôter leur commandement; qu'ils voyaient bien qu'on voulait les perdre, mais qu'ils aimaient mieux être fusillés sur la place où ils étaient que de l'être à Béthune.

Ce moment fut très critique : les chasseurs nous regardaient avec mécontentement et en murmurant; quelques gens du peuple se ramassaient; je craignis de produire une émeute sérieuse, à la porte des Tuileries, dans un moment d'une si grande effervescence, au milieu de troupes et de gens mal intentionnés; je frémis du danger que pouvaient courir le Roi et la famille royale, et je vis bien que je devais renoncer à me conformer à un ordre verbal, pour l'exécution

(1) Roussel d*Hurbal (Nicolas-François, vicomte), né à Neufch&teau le 7 septembre 1763, f avril 1849, entré au service en qualité de cadet gentilhomme dans le régiment autrichien de Kaunitz-Lnfanterie (20* d'iniknterie) le 4 Juillet 1781, sous-lieutenant aux chevau-légers de Vincent le 1" janvier 1782, colonel commandant les cuirassiers de Liechtenstein le l*' janvier 1807, général-major décoré de la croix de Marie-Thérèse pour sa vaillance sur le champ de bataille d'Ëssling le 23 mai 1809; retraité le l** avril 1811 ; admis au service de la France comme général de brigade le 31 juillet 1811, général de division le 4 décembre 1812, baron de l'Empire le 28 septembre 1813 avec dotation de 4,000 francs, commandant la division de cuirassiers à l'armée des Pyrénées le 12 février 1823

duquel je n'avais aucune force sur laquelle je pusse compter.

Je tirai donc de ces officiers leur parole d'honneur qu'ils n'entreprendraient rien contre le service du Roi, et à cette condition je les laissai rentrer au résinent (car il faut bien souffrir ce qu'on ne peut empêcher).

Je me h&tai alors de mettre le régiment en marche sur Ëssonnes, où nous avions Tordre d'aller coucher, et convaincu, par la scène qui venait de se passer, de la propension à la révolte qui existait dans le corps, j'allai sur-le-champ en rendre compte à M. le lieutenant général Belliard, chef d'état* majOT de Mgr le duc de Berry, afin qu'il en prévfnt Son Altesse Royale; je lui dis entre autres choses qu'il était de la plus grande folie d'envoyer l'armée au-devant de l'Empereur^ puisqu'elle ne désirait que de se réunir à lui; qu'il fallait au contraire la ramener en Flandre ou vers le Rhin, afin de la disséminer; que les chefs pourraient venir à bout de leurs hommes quand ils seraient loin de Napoléon, tandis qu'au contraire, si on les en rapprochait, une défection unanime était inévitable.

Le général Belliard me répondit qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'il prêchait dans le même sens, mais qu'on ne voulait pas l'écouter, c Allez vous-même, me dit-il, rendre compte de ce que vous venez de me dire à Mgr le duc de Berry; peut-être vous en croira-t-on plus que moi. »

Je me rendis aussitôt aux Tuileries; Son Altesse Royale était déjà chez le Roi, pour la messe; j'y courus, et rencontrant M. le comte de la Ferronnays (1) dans le premier salon (le salon de la paix), après la salle des maréchaux, je lui demandai de me faire parler au prince, en lui représentant que c'était pour une affaire de service pressée; il passa dans

(1) Ferronnays (Auguste-Pierre-Marie Perron, comte de la), né à Saint- Molo le 4 décembre 1777, f 17 janvier 1842, sert à Tarméc de Condé, puis en Suède; en 1814, il débarqua à Cherbourg avec le duo de Berry; maréchal de camp le 23 août 1814, pair de France le 17 août 1815, ambassadeur en Danemark le 25 août 1817, créé comte le 15 janvier 1818, ambassadeur en Russie en 1819, ministre des afiaires étrangères le 4 janvier 1828, lleutanant' général le 16 novembre 1828, admis à la retraite le 25 février 1829, ambassadeur à Rome en 1830; s'oflht en otage à la place de la duchesse de Berry en 1882

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