‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 115 sur 218 · AU PONT DE CORBEIL · texte numérisé non relu

AU PONT DE CORBEIL

Fennemi; c'était bien ce que je croyais; mais cela s'accordait si peu avec ce que Mgr le duc de Berry m'avait dit le matin même que je ne savais qu'en penser.

Cela se passait le 19 mars; la soirée et la nuit furent assez tranquilles; le 20 au matin, je fus prévenu par des officiers qu'on répandait le bruit que le Roi était en fuite, et que les princes, escortés par la maison militaire du Roi, étaient aussi partis prenant la route de Flandre; on me disait encore que plusieurs officiers avaient manifesté le projet d'aller avec leurs soldats à Fontainebleau où se trouvait l'Empereur, que toute la garnison de Paris était en route pour se joindre à lui, enfin que la petite insurrection étouffée à Saint-Quentin allait éclater avec plus de force.

Je donnai ordre que le régiment montât à cbeval et se réunît au pont de Corbeil; je venais de recevoir une lettre de M. le comte de Girardin, lieutenant général sous le commandement duquel j'étais placé, où il me disait de diriger mon régiment sur Saint-Denis, en passant par Yilleneuve-Saint- Georges; cette lettre aurait dû me parvenir dans la nuit, mais le cuirassier chargé de me la remettre s'était sans doute égaré, et elle n'arriva chez moi qu'entre sept et huit heures du matin. Je me rendis en même temps chez le général Roussel d'Hurbal, qui était logé à Ëssonnes, afin de lui rendre compte de ce qui se passait; je rencontrai à sa porte le général comte Edmond de Périgord (depuis duc de Dino), qui s'affligea avec moi de la tournure que prenaient les affaires; mais nous sentions bien tous deux qu'il n'y avait plus de force humaine qui pût arrêter l'Empereur.

Je retournai à mon régiment, que je trouvai réuni et assez en désordre; la plupart des soldats étaient ivres, soit de l'eaude-vie de distribution, soit de celle que des bourgeois venus de Paris et de Fontainebleau leur faisaient boire en leur racontant le départ du Roi et de sa famille, et la prochaine arrivée de Napoléon; des cris de : « Vive l'Empereur f » se faisaient déjà entendre, mais isolément.

Je voulus encore essayer de maintenir cette troupe égarée dans la fidélité qu'elle devait au Roi; je rassemblai les officiers

autour de moi, je leur dis que j'avais reçu l'ordre de eoodulre le régiment à Saint-Denis, et leur demandai s'ils répondaient de leurs hommes; le commandant de la 1" compagnie me répondit qu'ils me suivraient partout, et ceux des autres compagnies en dirent autant; plusieurs officiers s'écrièrent en même temps et tumultueusement qu'ils ne se battraient pas contre l'Empereur; je leur répondis qu'il n'était pas question de se battre, mats de se rendre à Saint-Denis, comme j'en avais l'ordre, et en même temps j'ordonnai i un adjudant qui se trouvait i mon cAté de prendre sur-le^amp rm guide pour yilleneuve-Saint-<jeorges, mais dans ce moment, plusieurs officiers qui étaient derrière moi, élevant leurs sabres en l'air, crièrent : « Vive l'Empereur f » et tout le régiment leur répondit aussitôt avec le même cri et avec un enthousiasme qui tenait de la fureur ; beaucoup s'écrièrent : < A Fontainebleau! à Fontainebleau! > et ce cri devint aussi général dans le régiment. Plusieurs officiers m'entourèrent, et avec des marques d'une vive affection (feinte ou véritable, c'est ce dont je n'ai pu me rendre compte positivement), ils m'assurèrent que je ne les quitterais pas, qu'ils ne le souffriraient pas.

Ma première pensée fut de m'éloigner à l'instant même d'un régiment qui venait de trahir ainsi la fidélité jurée à son Roi, mais ensuite le souvenir des ordres que Mgr le duc de Berry m'avait donnés la veille m'arrêta; je pensai que peut-être il y avait un projet arrêté dont le prince n'avait pas jugé à propos de me donner connaissance, et pour le succès duquel la présence des colonels royalistes à leurs régiments pouvait être utile; d'ailleurs, je ne nuisais pas au service du Roi en restant; je pouvais y nuire en m'éloignant; ma résolution était bien et fermement prise de quitter le service aussitôt que la cause de l'Empereur aurait pleinement triomphé, ce qui devait être décidé dans la journée. Il importait donc peu, dans ce dernier cas, que je m'éloignasse de mon régiment le 20 ou le 21 mars.

C'est ce que je dis en peu de mots à M. du Bouexic de Guichen (i), capitaine, qui, n'ayant pas les mêmes motifs que moi

(1) Du Bouexic de Guichên (Pierre-Luc), né à Rennes le 2 jcdadt 1788, soas-lieatenant au i9* chasseurs à cheval le 20 février ISll, aide de etmp

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