ARRIVÉE DE L'EMPEREUR
qu'un courrier y arriva, venant de Fontainebleau : il nous apprit que l'Empereur le suivait de très près ; je remontai aussitôt à cheval, et je repris la grande route de Paris, dcftis l'intention de rejoindre mon régiment dans le village où je l'avais envoyé rafraichir; mais avant d'arriver au chemin qui y conduisait, je fus joint par une assez mauvaise voiture de poste, escortée par quelque cavalerie : je me doutai bien que c'était Napoléon, et me rangeant de côté, je jetai les yeux dans la voiture, où je reconnus effectivement l'ex-Empereur, et le général Bertrand (1) assis dans le fond à côté de lui; l'Empereur me parut engraissé et très bruni ; il était tout à fait basané.
La voiture s'éloignant rapidement, je continuai ma route lentement, ne me doutant pas que j'allais le rejoindre bientôt; mais à un quart de lieue de là, et à un coude que faisait la route, je me trouvai tout à coup assez près de l'Empereur et du général Bertrand; Napoléon avait mis pied à terre, pour passer le revue de deux régiments d'infanterie venus au-devant de lui jusque-là, et ils finissaient de défiler au moment où j'arrivais; le général Bertrand, que je connaissais beaucoup depuis le camp de Boulogne, me salua et, s'approchant de moi, me demanda où était mon régiment : je lui indiquai de la main le village où je l'avais envoyé, et qu'on apercevait de l'endroit où nous étions; il me demanda s'il était bien monté, et sur ma réponse affirmative : « Tant mieux, dit-il, il nous escortera aujourd'hui à Paris. >
Dans cet instant, l'Empereur ayant fini sa revue remontait en voiture, le général Bertrand le suivit; je ne les ai plus, depuis ce moment, revus ni l'un ni l'autre.
(i) Bertrand (Heori-Gratien, comte), né à Ghàteaoroux le 23 mars 4773, f Si janvier 1844, fait partie de la garde nationale et défend les Tuileries le 10 août; élève sous-lieutenant du génie le 17 septembre 1793, chef de bataillon le 27 pluviôse an VII, chef de brigade au mois de prairial an VIU, général de brigade le 19 fructidor an VIII, se distingue & Austerlitz; aide de camp de TËmpereur, général de division le 30 mai 1807, gouverneur de la Dalmatie, grand maréchal du palais le 18 novembre iSiS; soit l'Empereur & l'Ile d'£lbe: condamné à mort par le 1*' conseil de guerre le 7 mai 1816, amnistié le 24 octobre 1821 ; commandant de l*École polytechnique après 1880; reçut la mission d'aller chercher les eendres de l'Empereur.
Le bruit de son passage se répandit rapidement, et je tIb bientôt arriver mes chasseurs qui espéraient encore le voir, mais il était trop tard; nous prtmes alors, et lentement, la route de Paris; j'envoyai les adjudants-majors avec les sous-ofiSciers et les fourriers à Ris, village sur la route d'Essonnes à Paris, y faire le logement, mon intention étant d'y arrêter le régiment jusqu'au lendemain ; mais je fus encore contrarié dans ce projet.
Un quart d'heure avant d'arriver à Ris, un officier d'ordonnance de Napoléon arrivant au galop me donna l'ordre de prendre le 'trot afin de rejoindre l'Empereur, qui nous attendait; je lui répondis que nos chevaux étaient éreintés, mais il continua sa route en me disant que c'était l'ordre formel du général Bertrand, et qu'il en allait dire autant aux troupes qui se trouvaient aussi dernière nous.
Je continuai à marcher toujours au pas, espérant que l'Empereur, naturellement vif, s'ennuierait de nous attendre, mais je vis bientôt après arriver un officier général qui prit le commandement supérieur de mon régiment, lui fit doubler l'allure, et nous arrivâmes promptement à Villejuif, où effectivement Napoléon nous attendait; il avait avec lui quelques pelotons de hussards et de lanciers qui entouraient sa voiture; il était nuit noire.
Villejuif me parut illuminé, par la quantité de chandelles qu'il y avait aux fenêtres, et je crois qu'il l'était effectivement; des crix tumultueux de : Vive l'Empereur I se faisaient entendre; je ne sais s'ils venaient des troupes ou des habitants; le général qui nous commandait m'ordonna de faire passer deux escadrons en avant de la voiture, et d'en laisser deux derrière.
Nous nous mtmes aussitôt en marche : beaucoup d'officiers généraux, faisant les empressés et les nécessaires, se disputaient à qui aurait mon régiment sous ses ordres : l'un disait que l'Empereur lui-même lui avait dit d'en prendre le commandement; celui-là avait reçu le même ordre du général Bertrand; un autre se disait envoyé par Exelmans; le général Montholon (i), un des plus acharnés,
(!) Montholon (Charles-Tristan, comte de), né k Paris le 21 juiUet i7S3, t 20 août 1853, élève de marine; passa dans Tannée de terra en 1798;