‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 13 sur 218 · AUSTERLITZ · texte numérisé non relu

AUSTERLITZ

sieur le maréchal, lui dit l'Empereur, vous savez aussi bien que moi ce qu'il y a à faire. »

Ce fut dans cet instant qu'on amena prisonnier à l'Empereur le comte de Wimpfen, Français, lieutenant général au service de Russie; il avait été un peu houspillé par nos soldats quand ils l'avaient pris; ses cheveux étaient dénoués et épars, ses habits étaient aussi en désordre. Il était pâle et paraissait très fatigué; l'Empereur, tout en causant avec lui, lui fit apporter un verre de vin de Bourgogne, t Buvez, buvez, monsieur le général, lui dit Napoléon; c'est du vin de France; c'est le seul bon, celui-là. » Il appuya sur ces derniers mots, comme voulant reprocher à ce général d'avoir abandonné son pays et cle se battre contre ses compatriotes.

Il remarqua au même moment qu'une division de dragons français, qui avait l'ordre de pousser vigoureusement l'arrière-garde russe, composée de Cosaques et d'artillerie légère, ne s'engageait pas franchement; elle entama plusieurs charges qui ne furent pas poussées à fond; cela donna de l'humeur à l'Empereur. Il aperçut un officier d'état-major qui revenait de cette division. « — Retournez-y, lui dit l'Empereur, et vous direz de ma part au général qui l.a commande (1) qu'il n'est qu'un j... f... » Belle mission d'aide de camp.

Il envoya, un moment après, le général Gardane (2), son aide de camp, prendre le commandement de cette même division, et le maréchal Soult y envoya tous ses aides de camp

( 1) Ce général s'appelait Boyé et commandait la division en l'absence du général de Beaumont, malade.

Boyé (Gharles-Josopb, baron d'Âbaumont), né à Ehrenbreitstein le 14 fé- TTÎer 1762, f 16 mai 1832, hussard dans Conflans-colonel général le 12 février 1778, sous-lieutenant le 17 septembre 1791, chef de brigade le 6 floréal an II, général de brigade le 25 prairial an III, baron de l'Empire le 15 juin 1808, retraité le 7 avril 1812.

(2} Gardane (Claude-Mathieu, comte de), né à Marseille le 11 juillet 1766, f 23 janvier 1818, sous-lieutenant au 1*' régiment de chasseurs à cheval le 5 mai 1780, chef de brigade du 9* régiment de chasseurs le 14 prairial an IV, général de brigade le 23 floréal an VII, inspecteur aux revues, gouverneur des pages le 8 vendémiaire an XUI, comte de l'Empire mai 1808, aide de camp de l'Empereur, deuxième jour complémentaire an XIII, ministre plénipotentiaire en Perse de 1807 à 1809, employé à l'armée d'Espagne le 7 décembre 1809, suspendu le 5 janvier ISll, réintégré dans son grade le 12 juin 1814.

pour charger avec les dragons; nous parvînmes à les enlever franchement, et ils firent une bonne charge où nous prîmes l'artillerie qui était avec ces Cosaques; c'est là que je donnai mon premier coup de sabre sur le champ de bataille; c'est un Cosaque qui le reçut et qui, étant tombé du coup, fut achevé par des dragons qui venaient derrière moi.

Le lendemain matin 3 décembre, à la pointe du jour, nous visitâmes le champ de bataille. Il faisait un temps affreux; nous trouvâmes à un quart de lieue du grand lac un parc d'artillerie russe abandonné dans les marais. Il était composé de plus de cent pièces, avec leurs caissons; un soldat du train russe, la cuisse fracassée d'un boulet, était encore sur son cheval; il dit â un Polonais qui nous servait d'interprète qu'il y avait plus de quinze heures qu'il était là dans la même position!... Nous le fîmes transporter à une de nos ambuljEinces afin qu'on l'amputât.

Nous nous reposâmes un jour à Moenitz après cette belle bataille, et nous nous remîmes en mouvement le 13 frimaire an XIY (4 décembre 1805) pour attaquer les débris de l'armée austro-russe; nous ramassions à chaque instant des Russes blessés ou isolés qui ne savaient plus où aller; l'abandon de Tartillerie et des bagages de leur armée nous révélait leur triste position et nous permettait une victoire facile : quand nos tirailleurs furent en présence de ceux des Autrichiens, le prince de Lichtenstein vint en parlementaire en prétendant qu'il y avait un armistice de conclu; nous l'ignorions, mais on ordonna de cesser le feu pendant une demi-heure, afin d'avoir le temps de recevoir des ordres de l'Empereur.

Le prince de Lichtenstein alla aussitôt trouver Napoléon pour le guider vers le point où l'attendait l'empereur d'Autriche, qui déjà était â ses avant-postes; l'Empereur se rendit aussitôt au moulin de Spalenymuhl, où étaient les nôtres et où l'empereur d'Autriche arriva bientôt après en calèche, accompagné du prince de Lichtenstein et de quelques autres seigneurs autrichiens. Il descendit de voiture et s'avança vers Napoléon qui allait à sa rencontre; quand ils furent l'un près de l'autre, ils se saluèrent et se couvrirent ensuite; ils se

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tinrent debout près de deux heures, causant ensemble, en plein air, et près d'un grand feu de bivouac; le prince de Licbtenstein était seul présent à la conversation, et à cinq pas des deux souverains se tenaient les maréchaux Soult et Bernadotte; les autres témoins de cette entrevue si intéressante étaient éloignés de l'Empereur de trente à quarante pas; nous liâmes conversation avec les seigneurs autrichiens; ces derniers détestaient les Russes, dont la hauteur et l'insolence les révoltaient; l'un d'eux nous disait, en se frottant les mains, et d'un ton joyeux : « Quelle bataille, messieurs 1 Vous avez tué 30,000 Russes, 30,000 Russes 1 >

Quand l'entretien des deux souverains fut terminé, l'Empereur d'Autriche remonta dans sa calèche et fut escorté jusqu'à ses avant-postes par le maréchal Berthier, qui venait de rejoindre l'Empereur, le général Savary et M. de Caulaincourt.

La paix étant assurée, les différents corps de l'armée française eurent ordre de prendre des cantonnements; lé corps du maréchal de Soult fut envoyé à Vienne et aux environs; l'Empereur resta encore quelques jours à Brûnn.

Nous prtmes donc la grande route de Vienne, en passant par Nikolsburg; à notre arrivée dans cette dernière ville, le maréchal Soult m'envoya à Brûnn porter à l'Empereur plusieurs drapeaux russes et autrichiens pris par son corps d'armée; le maréchal Berthier m'introduisit dans le cabinet de l'Empereur, qui déploya et regarda lui-même ces drapeaux; il paraissait surtout prendre un grand plaisir à examiner ceux des Russes; je m'étais, en route, préparé à répondre à toutes les questions que je présumais qu'il pourrait me faire sur le maréchal Soult et son corps d'armée, qui tous deux étaient alors en grande faveur; je m'attendais à tout, hormis à : c Qui va là? > Il commença par me demander : < D'où venez-vous? > Cette question, faite assez brusquement, m'interdit; je ne sus plus que répondre, le nom de Nikolsburg ne voulait pas me revenir à la mémoire, et j'ânonnai longtemps, sans pouvoir rien articuler; cela dura bien deux ou trois minutes, et l'Empereur, voyant que je ne répondais pas,

dit en riant au maréchal Berthier : c Allons, emmenez-le, et tâchez de savoir d'où il vient. >

J'étais à peine hors de la chambre que je retrouvai ce maudit nom de Nikolsburg, mais il était trop tard; je le lui aurais volontiers crié par le trou de la serrure; la tète des jeunes gens travaille pour peu de chose, et je craignis pendant quelque temps que mon peu de présence d'esprit dans cette occasion ne me nuistt dans la répartition des [grâces qu'on allait accorder après une campagne si brillante.

Je ne restai que deux jours à Brûnn, et j'en vis partir 22,000 prisonniers russes que l'on conduisait en France, non compris les officiers; le plus grand ordre régnait dans les convois de prisonniers; les hommes étaient bien vêtus, et ils recevaient exactement les vivres; si le bon ordre, établi pendant toute cette campagne, avait toujours régné par la suite dans l'armée française, nous serions encore les maîtres du monde; mais des guerres continuelles, des fatigues et des privations au-dessus des forces humaines, et une administration militaire composée de gens peu considérés et sans doute peu faits pour l'être, détruisirent bientôt dans nos armées cet ordre et cette discipline sans lesquels la bravoure n'est plus rien.

Après avoir reçu à Brûnn des dépèches pour le maréchal Soult, je le rejoignis aux portes de Vienne; il avait le commandement des troupes qui devaient former la garnison de cette capitale. Le général Clarke en était gouverneur.

Le maréchal Soult et ses aides de camp furent logés au palais Kinsky; l'Empereur, qui arriva quelques jours après, s'établit avec sa garde â Schœnbrûnn, château impérial aux portes de Vienne.

La garnison de cette ville fut composée des divisions d'infanterie des généraux Saint- Hilaire, Gazan (1) , Dupont, Du-

(I) Gazan de la Peyrière (Honoré-Théophile-Mazime, comte)» né À Grasse le 29 octobre 1765, soldat dans la compagnie des canonniers gardes-côtes d'Antlbes, admis à. la compagnie écossaise des gardes du corps le 6 octobre 4786, major de la garde nationale de Grasse à la Révolution, chef de brigade de la 10* dlnfanterîe légère, général de brigade an IV, général de division an VIII, comte de l'fimpire le 27 novembre 1808, pair de France le 2 juin 1815, membre de la Chambre des pairs en 1831.

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