LE MARÉCHAL SOULT VEUT ME RALLIER
ce général; je me retirai tranquillement dans ma famille, je ▼endis mes chevaux, et je vécus pendant les Cent-jours de l'interrègne aussi heureux qu'on pouvedt l'être à cette désastreuse époque (1).
Le maréchal Soult, quelques jours avant le départ du Roi, s'était retiré dans sa terre de Villeneuve-rÉtang, près Saint- Cloud; j'allai l'y voir peu de temps après le retour de l'Empereur, et je le trouvai dans son parc, occupé à faire travailler ses ouvriers; il me parut assez gai et tranquille; nous parlâmes peu des affaires publiques; je lui dis que j'étais remplacé à mon régiment; il m'apprit, de son côté, que l'Empereur l'avait envoyé chercher deux fois, et qu'il avait refusé d'aller lui parler; qu'à la troisième, c'était Savary lui-même qui était venu le prendre pour le mener chez l'Empereur et qu'il y avait été, qu'il avait eu une conversation d'une heure avec l'Empereur, que le résultat en avait été insignifiant, et qu'il voulait rester tranquille chez lui.
Mais il ne tarda pas à se rallier à l'Empereur, et lorsque je Je revis peu de temps après, il me tira à part dans son cabinet, et il me dit que, connaissant bien mon attachement pour lui, il m'avait réservé une place avantageuse dans son état-major;
cembre 1773, cavalier au 1*' chasseurs le 21 mars 1798» sous-lieutenant au i*' chasseurs le 5 mars 1803, colonel le 28 septembre 1813, maréchal de camp le 12 août 1830 ; admis au cadre de réserve au mois d'août 1839.
(1) Je me trouvais cependant, dans cette circonstance, dans une position gtoante; la société des nouveaux militaires qui, entrés au service en 1814, s'étaient trouvés sans emploi et sans grade au retour de Napoléon, m'ennuyait, parce que, quoique je partageasse leur opinion sous beaucoup de rapports, leur extravagance et leur ignorance quand ils parlaient guerre et état militaire me révoltaient; d'un autre côté, mes anciens camarades de l'armée me voyaient d'un mauvais œil parce que, au retour de leur maître, je n'avais pas voulu le servir; d'ailleurs, leur opinion était si différente de la mienne que nous ne pouvions plus socier ensemble. Il m'arriva en cette circonstance ce qui arrivera toujours à ceux qui ne sont pas exclusivement d'un parti, c'est d'être mal vus de tous.
Dans cette extrémité, je me résolus à vivre fort retiré et dans ma famille : ce fut un bonheur nouveau pour moi; depuis treize ans, j'en avais toujours été si éloigné que je n'avais pu la bien connaître, et en la voyant de plus prés, j'en vins & penser que c'était peut-être pour mon bonheur que j'étais forcé de me retirer de l'état militaire et d'abandonner toute carrière politique pour vivre et mourir tranquillement dans mon intérieur; mais ces pensées ne durèrent pas longtemps et je les abandonnai tout è fait au retour du Roi ; je m'en suis souvent repenti. (i\rol«d« l'auteur,)
je le remerciai froidement, et lui dis que mon intention n'était pas de faire cette campagne.
Je ne pouvais lui déduire trop ouvertement mes motifs, puisque c'eût été faire la censure de sa conduite actuelle, mais je pensais qu'il m'entendrait bien.
Il insista cependant, et je crus comprendre qu'il me faisait espérer que j'entrerais avec le grade de maréchal de camp dans son état-major, et que je n'en resterais pas longtemps là.
Je lui répondis alors fort résolument que mon parti était bien pris, et que rien ne pouvait me porter à servir l'Empereur.
Il s'emporta à ces paroles, et s'écria que sa résolution de servir l'Empereur de tous ses moyens était aussi bien arrêtée; que les Bourbons avaient voulu, avant leur départ de Paris, le faire massacrer, lui Soult, et que s'ils n'y avaient pas réussi, ce n'était pas faute d'avoir fait ameuter le peuple contre lui par leurs agents de police; il me dit encore cent pauvretés pareilles avec un emportement extrême.
Le déjeuner fut froid; j'étais mal à mon aise vis-à-vis de lui, et il était mécontent de moi, et peut-être de lui-même; je me retirai aussitôt qu'on sortit de table, et je ne comptais plus le revoir, mais j'y fus bientôt forcé par un accident fâcheux qui arriva à un de mes proches parents.
Le comte de Meulan (1), mon cousin germain, s'étant mis dans la tête d'aller rejoindre le Roi à Gand, s'embarqua au Havre, et fut pris presque aussitôt par une canonnière française; ses intentions n'étaient pas douteuses; on le conduisit à Rouen, où on le mit dans un cachot, et on ne parlait de rien moins que de lui casser la tête.
Dans cette extrémité, je courus chez le maréchal Soult pour implorer sa protection; mais j'en fus mal reçu, et il me répondit froidement qu'il ne pouvait interrompre le cours de la justice, et que si mon cousin n'était pas coupable, il n'avait rien à craindre.
(i) Meulan (Marie-Joseph-Théodore, comte de), né à Paris le 5 janyier 1778, f 20 novembre 1832, soldat au 2* régiment de cavalerie le 7 novembre 1798, sous-lieutenant au 5« dragons le 22 mars 1801, adjudantcommandant le 18 septembre 1814, maréchal de camp le 10 avril 1817.