‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 122 sur 218 · ÉTAT DES ESPRITS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES ESPRITS

Ce n'était pas là notre affaire, et pour l'attendrir, je lui rappelai que M. de Meu]an,dans toutes nos dernières campagnes, avait bien servi l'Empereur et la France, et qu'il était même couvert de blessures.

— Qu'importe celai répondit le maréchal en me regardant fixement; j'en connais beaucoup qui ont bien servi dans nos dernières guerres, qui ont aussi des blessures honorables, et qui aujourd'hui trahissent leur prince et leur pays.

Quand je vis qu'il le prenait sur ce ton-là, je me hâtai de me retirer sans en demander davantage. Il partit peu de jours après pour la campagne de Waterloo, et les événements qui suivirent tirèrent d'affaire M. de Meulan.

Une agitation sourde régnait dans toutes les sociétés de Paris à cette époque : on savait positivement que les souverains de l'Europe avaient refusé d'entrer en aucune communication avec l'Empereur, et qu'ils faisaient marcher leurs troupes dans toutes les directions vers les frontières de France; les gens qui approchaient Napoléon et les plus dévoués de son parti ne pouvaient dissimuler leurs inquiétudes; la plupart même, qui avaient été bien traités par le Roi et avaient joui, pendant les dix mois de son règne, de places honorables et lucratives, maudissaient le retour de leur ancien mattre qui venait les lancer de nouveau parmi les hasards d'une révolution et d'une guerre désavantageuse; ils le servaient mollement, et craignaient de se mettre trop en avant; ils voulaient se ménager une porte de derrière dans le cas où Napoléon succomberait.

D'un autre côté, le parti royaliste, consterné, abattu au 20 mars, se relevait avec beaucoup de force à mesure que l'espérance lui revenait; il prit la tactique que les révolutionnaires avaient suivie en 1814; on écrivit et on colporta des journaux et des pamphlets contre le c grand homme » et son parti, on le chansonna, et ces vaudevilles malins et spirituels étaient chantés à demi-voix, dans toutes les rues; on répandait de fausses nouvelles, toujours à son désavantage; tantôt une division de son armée avait déserté tout entière ; tantôt les hostilités étaient commencées, et ses armées en déroute;

ces nouvelles, ces pamphlets, ces chansons étaient envoyés dans les provinces, et y faisaient encore plus d'effet qu'à Paris; on les faisait circuler jusque dans les rangs de l'armée destinée à le soutenir, et ils y portèrent l'hésitation et le mécontentement.

Le caractère de l'Empereur n'était déjà plus le même; il avait perdu beaucoup de sa force et de sa témérité; il laissa voir qu'il était embarrassé de sa position et qu'il ne savait de quel côté se tourner; enfin, il se jeta dans les bras des jacobins, parce que c'étaient les seuls qui lui fussent ouverts, et qu'il lui fallait un appui.

On vit alors la France offrir de nouveau le spectacle des intrigues révolutionnaires de 1792; les fédérations recommencèrent, les clubs se rouvrirent, on enrégimenta les charbonniers et les forts de la halle de Paris; les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau s'organisèrent en bataillons commandés par des chefs militaires pris parmi les anciens officiers; le lieutenant généreJ Darricau (1) eut le commandement de cette dégoûtante armée.

Mais cette effervescence dura peu; la fièvre révolutionnaire s'était bien amortie depuis vingt ans, et ce nouvel accès tomba de lui-même et sans qu'il fût nécessaire d'y appliquer des remèdes violents; je crois que l'Empereur lui-même fut honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, et d'être un mannequin dans la main des jacobins; et en effet l'homme qui avait passé, en vainqueur, la revue de l'armée d'Austerlitz dans les plaines de Vienne, ne pouvait pas, sans éprouver quelque honte, passer dans la cour des Tuileries la revue des forts de la halle de Paris.

Il rencontra, d'ailleurs, quelque opposition de la part de la Chambre des députés et de la Chambre des pairs, qu'il venait

(1) DarrUau (Augustin, baron), né & Tartas (Landes) le 5 juillet 1773, f 7 mai 1S19, soldat dans le !•' bataillon des volontaires de son département en 4791, colonel du 32* d'infanterie le 7 floréal an IX, général de brigade le 15 février 1807, baron de l'Empire le 27 juillet 1808, général de division le 31 juillet 1811. L'Empereur lui donna & Paris le commandement de fédérés qu'il organisa avec beaucoup d'activité pour la défense de la capitale. Mis & la retraite à la deuxième restauration.

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