AGITATION DANS PARIS
de convoquer; il comprit alors que toutes ses ressources étaient dans son armée, et il partit le 12 juin pour ouvrir en Flandre la campagne qu'il aurait dû, dans ses intérêts, commencer le 21 mars ; il aurait été à Bruxelles le 1*' avril, et sa position était bien différente; heureusement, le ciel qui. le conduisait à sa perte l'aveugla cette fois sur la seule ressource qu'il eût, et qui alors pouvait le sauver. Il s'opiniâtra à rester à Paris, pour entamer avec les souverains étrangers des négociations qui restèrent sans effet, et pour jouer sa comédie du champ de Mai, dont il ne tira aucun profit.
Tout le monde connaît le résultat de la fameuse campagne des Cent-heures, qui termina si convenablement le règne des Cent-jours; ainsi, je n'en parlerai pas : d'ailleurs, je me suis imposé la loi de ne parler, dans ces mémoires, que de ce que j'ai vu de mes propres yeux, ou entendu de mes deux oreilles, et j'avoue que je suis resté à Paris sans en sortir depuis le départ jusqu'au retour du Roi.
J'eus plus d'une fois le désir de rejoindre les princes à Gand, mais les diflicultés du voyage me retinrent, et encore plus l'incertitude où j'étais si, en restant à Paris et en agissant de tous mes moyens en faveur de la cause royale, je ne me rendrais pas plus utile qu'en allant à Gand, où il me paraissait impossible que je fusse bon à rien.
Cependant M. de Guichen, ancien capitaine de mon régiment de chasseurs, était venu un beau jour du mois de mai m'avertir qu'il partirait le lendemain pour Gand; je lui remis une lettre pour le duc de Feltre, ministre de la guerre du Roi, où, après lui avoir rendu compte de ma conduite le 20 mars, je le priais de vouloir bien me faire connaître les ordres de Sa Majesté, en l'assurant que je ne perdrais pas de temps pour m'y conformer (1).
Mon frère, indigné de tous les mauvais ouvrages que les
(1) La réponse à cette lettre fut remise & ma porte le 22 juin, sans que j'aie jamais su par qui ni comment; le duc de Feltre m'y disait que le Roi était satisfait de mon zèle et de ma fidélité, et me donnait à, entendre que l'intention de Sa Majesté était que je vinsse la rejoindre. Mais tout était fini heureusement alors, et le Roi était déjà en route pour revenir k Paris. • La lettre du duc de Feltre était datée de Gand, le 8 juin 1815.
bonapartistes et les jacobins faisaient paraître à cette époque contre le gouvernement du Roi pendant les dix mois qui venaient de «'écouler, entreprit de les réfuter tous dans une brochure assez courte, mais écrite avec talent, et surtout avec courage, car elle fut imprimée, avec son nom, dans le moment le plus critique pour les royalistes.
Elle lui fit beaucoup d'honneur, mais elle fixa en même temps, d'une manière fâcheuse, les yeux de l'Empereur et de sa police sur notre famille, et un de mes amis, ou soi-disant tel, vint tout effaré me trouver chez moi et me demander si j'étais l'auteur de la brochure en question. « Non, lui répondis-je, mais je voudrais l'être. — Ne le souhaitez pas, me ditil, et tâchez plutôt de désabuser le gouvernement à cet égard, car hier soir, chez le duc de Rovigo, j'ai entendu qu'il était question de vous faire arrêter, et je pense que c'est à propos de cet ouvrage. >
Je lui répliquai que mes principes étaient absolument les mêmes que ceux développés dans la brochure dont il me parlait, et nous nous séparâmes assez froidement : je tirai cependant parti de l'avis qu'il me donnait, pour me ménager les moyens de quitter Paris et de me cacher si l'on me recherchait.
La nouvelle de la bataille de Waterloo et du retour précipité de l'Empereur à Paris nous délivra bientôt de ces angoisses; les royalistes commencèrent à se montrer plus ouvertement, et même à se rassembler, quoique le parti révolutionnaire ne se ttnt pas encore pour battu; l'armée française, qui s'était repliée sur Paris et qui entoura cette ville pendant plusieurs jours, tenait comme enchaînée la volonté des habitants de la capitale, car cette armée, égarée par ses officiers, était si mal disposée pour la cause royale qu'on ne parlait pas moins que de mettre Paris au pillage, si les habitants se déclaraient pour le Roi; d'ailleurs, les misérables qui, à cette époque, siégeaient dans la Chambre des députés et dans celle des pairs, voyant leur règne fini, et croyant leurs personnes compromises du moment où le Roi rentrerait dans sa capitale et remonterait sur son trône, prenaient tous les moyens pos-