EXPLICATIONS AVEC LE DUC DE BERRY
Votre Altesse Royale; qu'on a voulu lui inspirer des doutes sur ma fidélité au Roi; mais je proteste ici sur mon honneur et sur ma tête de ma parfaite innocence, vous en trouverez les preuves dans ce papier; je supplie Votre Altesse Royale d'y jeter les yeux. »
Il y avait dans ma voix et dans ma contenance une espèce d'assurance, mêlée d'attendrissement, que je me persuade qu'un coupable n'aurait pas eue. Le prince me regarda d'un air plus favorable, et ouvrit ma lettre qu'il commença à lire; j'en éprouvai un vif plaisir, car j'étais sûr qu'on ne pouvait la lire sans être persuadé; il y a dans la vérité quelque chose que l'art ne peut imiter, surtout quand elle s'exprime claire* ment et brièvement.
Pendant qu'il lisait, je regardai autour de moi, et je vis que l'entretien que nous venions d'avoir excitait une vive curiosité parmi les officiers qui en étaient témoins; tous me connaissaient bien, quelques-uns même n'étaient peut-être pas étrangers aux intrigues dont j'avais failli être victime, et ils attendaient sans doute le résultat de cet entretien pour me tendre la main, ou pour me tourner le dos.
Je fus distrait de mes observations par un mouvement d'impatience et de dépit que fit le prince; arrivé à l'endroit de ma lettre où je racontais comment j'avais rencontré l'Empereur sur la route de Fontainebleau : c Vous avouez donc l'avoir vu et lui avoir parlé? s'écria-t-il en frappant du pied. — Je l'ai vu, Monseigneur, répliquai-je, comme le meilleur royaliste de France pouvait le voir, en le rencontrant dans la rue ou sur un chemin; j'atteste de nouveau que je ne lui ai pas parlé; je supplie Votre Altesse Royale de relire ma lettre à tète reposée, et de faire vérifier les faits qu'elle contient; il n'y a rien de plus facile. »
Le prince ploya le papier et le mit dans sa poche, sans humeur; il sortit ensuite, et il me parut qu'il n'était pas fftché de cette explication.
Les bons amis de cour s'approchèrent alors de moi; chacun chercha à me faire parler, mais ils y perdirent leur temps.
Je me sentis bien soulagé après cette explication : je ne
doutai pas un moment que le prince ne me rendit ses bonnes grâces; j'en fus convaincu quelques jours après, car étant allé lui faire ma cour avant d'aller à Châteaudun, où mon régiment s'organisait, il me dit des choses agréables, et me traita comme il avait coutume de le faire avant cet orage.
Après m'ètre tiré cette épine du pied, je n'eus plus d'autre pensée que celle d'organiser mon régiment; les nominations à tous les emplois d'ofBciers venaient d'être signées par le Roi sans qu'il eût été fait aucun changement aux propositions que j'avais présentées, ainsi que cela avait été accordé aux colonels de la garde royale pour la première formation; mais notre libre arbitre avait été fort. violenté sur cet article, car si l'on nous avait donné cette importante prérogative du choix des officiers pour la première mise, c'est que les princes avaient cru que les colonels, leurs courtisans, qu'ils avaient désignés d'avance au Roi (même avant l'ordonnance de formation de la garde royale) et à un ministre de la guerre trop soumis à leurs volontés, le duc de Feltre, seraient appelés au commandement de ces régiments et qu'alors ils n'auraient plus que la peine .de dicter à ces pauvres colonels les noms des officiers à placer dans les corps de la garde royale; car le projet des princes, aussitôt qu'il avait été question de la former, avait été d'en encombrer, les cadres de tous leurs protégés et de ceux de leur camarilla; mais ils se trouvèrent dupes de ce calcul : le duc de Feltre ayant quitté le ministère de la guerre avant la nomination définitive des colonels de la garde, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr qui lui succéda, se montra beaucoup moins facile aux désirs des princes, et, tout en leur accordant quelques-uns des colonels qu'ils recommandaient le plus chaudement, il substitua à tous leurs autres protégés des hommes beaucoup plus militaires, et ayant assez d'habitude du service pour bien commander des régiments; ce fut surtout pour les régiments de cavalerie qu'il rogna le travail des camariilas, car il savait que des officiers exercés étaient nécessaires dans cette arme pour la bien organiser et tirer un bon parti des éléments précieux que le gouvernement allait leur confier, tandis que dans l'infanterie, le choix de