LES DRAGONS DE LA GARDE
entours, fit ordonner à tous les colonels de la garde royale de se rendre chez lui, et là, après nous avoir fait appeler successivement dans son cabinet, il nous déclara, entre quatre yeuX) qu'il entendait que ckacun de nous admît dans son régiment huit officiers désignés par lui, qui, pour la plupart, sortaient de ses gardes du corps. En mon particulier, j'eus beau me débattre, il fallut en passer par là, et j'ai le regret de dire que les officiers qui me furent fournis de'cette manière se trouvèrent les plus mauvais de mon régiment, quoique Monsieur eût bien voulu m'assurer qu'il ne m'enverrait que des sujets distingués et tout à fait dignes de figurer dans des corps d'élite; mais cela était bon pour la parole, et il se mêla si peu de ce choix qu'il ignorait même les noms de la plupart des officiers qu'il m'envoya, ainsi que j'eus occasion de m'en convaincre par la suite (i).
(1) Contrôle des officiers du régiment des dragons de la garde royale à la date du 10 octobre 1815, indiquant leur origine : Colonel de Saint-Chamans. A*.
Lieutenant-colonel comte de Meyronnet. A. Chef d'escadron comte de Saiot-Belin-Malain. M*.
— vicomte de Sinety. A.
— comte du Merdy de Catuélan. A.
Major chevalier le Page. A.
Capitaine adjudant-major Decaqueray. A.
— — baron Petit de Chemellier. A.
— — comte de Saint-Chamans. A.
— trésorier baron Darguesse. Â.
— d'habillement chevalier Bouvant. A.
Lieutenant porte-guidon Lego de la Pommerais. A. Docteur Bugnottet. A.
Chirurgien Gillet. A.
— Denoiz. A.
Capitaine commandant chevalier Villain. A.
— — de Boudard. A.'
^- — Dumesnil du Pineau. A,
— — Mey Dechales. A.
— comte de Sarcus. A.
^ . CortoiSf comte de Chamailles. A.
— en deuxième chevalier de la Bigottiëre, armée de Condé.
— — 'de Froissard. A.
— — Testù, vicomte de Balincourt. A.
^^ — comte du Manoir. A.
— — comte des Eéaiilx*. M.
— — comte de Bonnéval. A.
* A signifie année impériale, M maiioii do Roi. •
Enfin toutes ces tracasseries étant terminées, et les nominations signées par le Roi, on envoya les colonels dans leurs garnisons pour y organiser leurs régiments; nous eûmes en même temps l'ordre de faire partir des officiers pour toutes les villes où se trouvaient casernes les corps de cavalerie de l'ancienne armée, qu'on s'occupait de licencier, afin d'y recruter les hommes, sous-ofBciers et soldats, reconnus pour bons sujets et qui se présenteraient volontairement pour entrer dans la cavalerie de la garde royale; ces officiers étaient aussi chargés de choisir les meilleurs chevaux de ces corps et de les faire conduire dans nos garnisons, pour servir aux remontes de nos régiments.
LieuteDant en premier de Miribel.A.
~ — comte de Lalonde. A.
— — KoUer. A.
— — chevalier Hamon Desroches de Boumagné. A.
— en deuxième baron Deriviers. M.
— — chevalier d'Urringer. A.
— — de Moreau Faverney. M.
— — de Chateaubriand. M.
— — Dôle. A.
— — comte du Parc. M.
— — Rancillac de Ghazelles. A.
Sous-llcutenant Goayn de Lurieu. M.
— de Sain de Bois le Comte. M.
— de Montagu. M.
— de la Motte. M,
— Aube. M.
— du Liège d'Aunis. M.
— de la Roquète Quatrefages. M«
— Glérel de Tocqueyille. M.
-- de Saimeville. M.
— Coataudon. M.
— de Récourt. M.
— de Yilliers. M.
^ Thierry de Mauregard. M.
— Lacour. M.
— comte dlnguimbert. M.
— Lebarbier de Tinan. M.
' ^ de Regnonval de Gourcelles. A.
— Randon de Saint-Martin. A
— * fiouchet de Grandmay. A.
— de Balleroy. A,
— Dupont Laserve. A.
— Pisseau: A.
— Yalorge. A.
EN GARNISON A GHATEAUDUN. 3i9
Ces opérations qui paraissent si simples au premier coup d'œil offraient cependant de Nombreuses difficultés qui retardaient et entravaient notre organisation complète; les armées ennemies occupaient presque toute la France; les environs de Paris à une grande distance étaient encombrés de leurs troupes qui s'étaient logées dans les meilleures villes; ainsi, il fallut nous envoyer dans des garnisons où nous ne trouvions que de mauvaises casernes, presque abandonnées depuis longtemps et tout à fait insuffisantes pour loger le nombre d'hommes et de chevauit que nous devions recevoir; Chftteaudun, petite ville de six mille ftmes, dans la Beauce, à trente lieues de Paris, me fut désignée, et je m'y rendis aussitôt.
D'un autre côté, le ministère de la guerre, qui avait toujours été opposé à la création d'une garde royale, mettait, autant qu'il le pouvait, des bâtons dans les roues pour entraver nos opérations; les bureaux de ce ministère étaient encombrés des mêmes commis qui y travaillaient sous le règne de Napoléon, et qui étaient animés du plus mauvais esprit contre la garde du roi de France; d'ailleurs, l'orgueil de cette bureaucratie se révoltait à l'idée de ce corps d'élite qui, par l'entremise des quatre maréchaux de France qui en étaient les majors généraux, et des aides de camp du Roi et des princes destinés à en commander les divisions et les brigades, devait toujours avoir des rapports directs avec ces hauts personnages, et être ainsi à même de leur ouvrir les yeux sur les dangereuses menées des commis et d'en obtenir justice. Nous avions donc à lutter contre la malveillance et les arrière-pensées des bureaux, et c'était cependant à eux qu'il fallait nous adresser tous les jours pour obtenir des hommes et des chevaux et les moyens d'habiller et d'équiper les uns, de harnacher les autres; la mauvaise volonté de ces gratte-papier se montra surtout lorsque les officiers envoyés par. nous aux points les plus éloignés de nos garnisons, eurent mis en route de nombreux convois de beaux chevaux pour monter nos régiments; les commis de la guerre firent alors persuader aux capitaines des gardes du corps du Roi qu'ils trouveraient dans ces détachements un choix à faire de très bons chevaux
pour les remontes de leurs compagnies, et ils s'arrangèrent pour faire partir en toute hâte de Paris des officiers généraux et supérieurs employés dans ces compagnies qui, munis des ordres impératifs du ministre de la guerre, couraient audevant de nos détachements, les arrêtaient en route, et en retiraient les plus beaux chevaux pour les envoyer aux gardes du corps, opération déplorable et ruineuse : déplorable en ce qu'elle produisait le plus fâcheux effet sur l'esprit des officiers et des soldats qui, chargés de nous amener ces chevaux, voyaient ainsi les intérêts des corps de la garde royale sacrifiés à ceux des gardes du corps ; ruineuse en ce que. ces chevaux de troupe, qui auraient fait un long et excellent service dans nos régiments, n'en firent aucun dans les compagnies des gardes du corps, dont les officiers, les jugeant ou trop lourds, ou trop vieux, ou de taille peu avantageuse, ou de poils disparates et d'un mauvais effet dans leurs rangs, auprès de leurs chevaux fringants, élégants et anglaisés, les firent réformer et vendre à si vil prix qu'on n'en retira pas le montant des rations qu'ils avaient mangées dans leur longue route, sans compter les frais de poste alloués à MM. les officiers généraux des gardes du corps qu'on avait envoyés postillonner sur les grands chemins pour faire cette belle opération.
Bien d'autres dégoûts nous furent donnés par les commis de la guerre : les injustices les plus criantes, les vexations les plus dures à supporter venaient chaque jour nous arrêter dans notre travail d'organisation, et quoique, avec beaucoup de peine, nous eussions réussi à nous y soustraire quelquefois, le bon état de nos régiments n'en souffrait pas moins, pour le moment présent et l'avenir, des entraves apportées à notre première formation par ceux-là mêmes qui avaient mission de la faciliter.
En arrivant à Chàteaudun, où je m'étais fait précéder par tous les officiers déjà nommés, je fus presque effrayé du peu d'ordre qu'on pouvait remarquer dans cette réunion d'officiers de tous grades et portant des uniformes différents, et du peu de concordance qui régnait dans les iléments destinés à for-
MAUVAISE installation: 321
mer un même corps. Si j'avais été choqué de la bizarrerie des uniformes, qui était cependant inévitable parmi des officiers tires de tous les corps de l'armée, et qui au reste allait disparaître promptement, je le fus bien davantage, et avec plus de raison, du peu d'uniformité que je trouvai dans leur instruction militaire. J'aurais cependantbien dû m'y attendre, puisque les uns n'avaient servi que dans la grosse cavalerie, d'autres dans les différentes armes de la cavalerie légère, et enfin le plus grand nombre dans les compagnies de la maison militaire du Roi et de Monsieur. Quant à ces dernières catégories, l'instruction des officiers qui en faisaient partie n'était pas embarrassante, car ils n'en avaient aucune, sous aucun rapport du service militaire, et leur ignorance était poussée à ce point que plusieurs ne savaient pas même se tenir à cheval. J'étais aussi rebuté par le manque de ressources que j'éprouvais, au cœur de l'hiver, dans une garnison sans terrain de manœuvre et sans manège couvert (1), et dont les établissements militaires étaient si peu en rapport avec la force de nos régiments (900 hommes et 800 chevaux), puisque l'on ne pouvait y caserner, en affectant à ce service une vieille maison et une grande église, que 350 hommes et 250 chevaux. J'étais donc réduit à loger chez les bourgeois les hommes qui arrivaient tous les jours des différents corps de l'armée, et les enrôlés volontaires des diverses provinces de France, dont plusieurs, surtout les Alsaciens et les Bretons, dont j'avais un grand nombre, n'entendaient ni ne parlaient le français. J'étais aussi forcé de loger dans les écuries des auberges les nombreux convois de chevaux que je recevais journellement, tandis qu'il aurait été, au contraire, si nécessaire de réunir dans une seule caserne tous ces éléments, afin d'être à portée de les voir tous les jours et de les fondre de la manière la plus avantageuse en escadrons, pelotons et escouades; mais toutes ces contrariétés ne me rebutèrent pas : j'^avàis à cette époque une grande confiance dans mes forces physiques et morales ;
(i) Il y avait on petit manège couvert, mais il était alors rempli de fourrages, et il n*y avait pas 'moyen de le faire déblayer assez tôt pour qu'il nous fat utile.
322 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SÀINT-CHAMÀNS.
j'en avais aussi, et avec raison, dans ma grande habitude du service militaire, surtout dans les fonctions du grade de colonel, car depuis quatre ans j'avais commandé successivement trois régiments différents, et j'avais eu i organiser en 4844 un régiment de cavalerie, presque sur les mêmes bases et avec quelques-uns des embarras que je rencontrais en 4845 pour le régiment des dragons de la garde. Je ne me décourageai donc pas totalement : je m'occupai jour et nuit de mon affaire et je veux dire tout de suite qu'après deux ans d'un travail assidu et d'efforts continuels pour arriver à un bon résultat, je réussis à faire de ce régiment le meilleur et le plus solide régiment de cavalerie, sous tous les rapports, qu'on pût trouver à cette époque dans l'armée française, et je ne crains pas d'aflBrmer que si, par la suite des temps, on peut parvenir à en former un aussi parfait, jamais du moins on n'en verra qui lui soit supérieur. Il y eut beaucoup à faire pour atteindre ce brillant résultat; je n'étais point, dans les commencements, aidé par la plupart de mes officiers : les uns étaient ignorants, les autres avaient pris de mauvaises habitudes militaires dans les corps où ils avaient déjà servi, et tous en général, fiers de leur admission dans la garde royale, position très enviée à cette époque, étaient remplis de prétentions et s'imaginaient n'avoir rien à faire que de se pavaner avec leurs uniformes neufs. Presque tous les lieutenants et sous-lieutenants étaient des jeunes gens riches, de haute naissance et très protégés par la cour et les gens en place : partant ils se montraient très disposés à l'insubordination envers leurs supérieurs et à se familiariser avec ceux-ci. Ces jeunes seigneurs s'étaient imaginé n'avoir qu'une apparition à faire dans une petite garnison comme Châteaudun, et comme ils avaient établi entre eux que les corps de la garde royale devaient être continuellement à Paris, je me trouvai, dans les premiers moments de notre réunion à Châteaudun, assommé des demandes de congé de ces messieurs, qui tous voulaient retourner à Paris, et encore seulement de la part de ceux qui avaient la modestie de demander des congés; car plusieurs, après avoir fait acte de présence au corps, repartirent sans dire gare et