LE DUC D*ORLÉÀNS A BEAUVAIS
duchesse d'Orléans^ leurs enfants et Mlle d'Orléans, Adélaïde; CCS deux princesses étaient indisposées.
Le prince me reçut fort bien, mais il parut étonné que je n'eusse pas été averti de son passage; sur toute la route, depuis son entrée en France, on lui avait rendu les honneurs qui lui auraient été dus si on avait été officiellement prévenu de son passage, mais qu'au contraire dans cette circonstance il n'était certes pas dans les intentions du gouvernement de lui faire rendre, puisque ni le ministre de la guerre, ni celui de l'intérieur n'avaient averti les autorités de son arrivée.
Après avoir répondu à quelques questions qu'il m'adressa sur mon régiment, je me retirai en lui demandant quand il voudrait recevoir le corps d'officiers. Il me répondit que ce serait pour le lendemain à dix heures du matin; avant de m'y rendre, je sus par le duc d'Estissac (i), commandant du département, que le prince s'était plaint à lui de n'avoir pas reçu à Beauvais les honneurs qui lui avaient été rendus sur toute la route. < Mais, Monseigneur, lui répondit ce général, nous avons eu peur qu'on nous reprochât à Paris d'être des orléanistes. > Si je ne tenais pas de lui-même cette spirituelle réponse, je n'aurais certes pu y croire. Il a ajouté que le prince lui avait répliqué : < Monsieur le duc, soyez persuadé que je sens bien ma position. >
Le lendemain, je présentai à Son Altesse, à l'heure qu'elle m'avait fixée, le corps d'officiers en grande tenue. Elle nous fit très bon accueil; je n'en appris pas moins, quelques jours après, que ce prince s'était plaint au ministre de la guerre de la froideur de la réception que je lui avais faite à Beauvais; mais comme le ministre ne me fit adresser aucun reproche à ce sujet, je suis persuadé qu'on avait approuvé à Paris notre conduite en cette circonstance, d'autant plus qu'elle avait été
{i) La Roekefoueauld (François, duc d'EitUioc), né à Paris le 8 septembre 1765, t le 19 novembre 1848, cadet gentilhomme dans la Rochefoucauld-dragons le 10 septembre 1780, m^jor en deuxième au régiment des chasseurs à cheval de Champagne le 1*' mai 1788, émigré le 11 août 1792, sert dans l'armée des princes puis dans l'armée anglaise, colonel du 1*' régiment de la garde nationale de Cherbourg le 25 novembre 1813, maréchal de camp le 10 mars 1815, mis en disponibilité le 1*' janvier 1829.
strictement conforme aux règlements militaires en vigueur à cette époque (1).
Ainsi que chacun avait pu le prévoir, d'après les grandes pluies tombées sans relftche pendant tout l'été de 1816 et la perte totale des moissons dans la plus grande partie de la France, le pain fut rare et cher pendant toute la durée de l'année 1817, et les gens mal intentionnés profitèrent de ces fâcheuses circonstances pour ameuter les paysans, surtout dans les environs de Paris; sur plusieurs points du département de l'Oise, il se forma des attroupements considérables qui parcouraient le pays pour piller les fermes et les moulins, mais ces mouvements tumultueux étaient uniquement provoqués par la malveillance, et la famine n'y entrait pour rien, car si, d'un côté, le pain était réellement trop cher pour que la classe indigente pût s'en procurer suffisamment, il est certain aussi que personne ne courait le danger de mourir de faim et qu'avec du vin, de la viande, des pommes de terre et quelques légumes secs, — et il n'y avait pas disette sur tous ces articles, — le peuple pouvait pourvoir à sa subsistance; il ne manquait pas d'argent, le travail et la main-d'œuvre étaient payés plus cher que les années ordinaires; mais le parti révolutionnaire, si nombreux en France, quoiqu'à cette époque il fût encore abattu et découragé par les événements de 1815, ne
(1) Ce fut par le comte de Meulan, mon proche parent et à cette époque chef dtt personnel au ministère de la guerre, que je sus que le duc d'Orléans s'était plaint au ministre de la guerre de la triste réception qui lui avait été faite à Beau vais. JMgnore ce que le duc de Peltre répondit au prince, mais il est certain que nous ne devions rien à M. le duc d'Orléans, puisque nous n'avions pas reçu, je le répète, ordre de le recevoir avec les honneurs dus à son rang, ni même l'avis qu'il dût passer par Beau* vais ; dans cette position, lui rendre ces honneurs aurait pu être maladroit et contre les intentions du gouvernement. J'ignorais tout à fait son passage par Beauvais, quand son aide de camp y arriva en courrier an quart d'heure avant lui: mais quand je l'aurais appris indirectement, je ne me serais pas conduit autrement que je l'ai fait. Nos devoirs, dans l'état militaire, nous sont rigoureusement tracés par les règlements, et je tiens qu'il ne faut rendre à César que ce qui appartient à César, et non pas agir conune ce colonel qui faisait sonner la marche à ses trompettes toutes les fois qu'un maréchal de camp passait à portée de son régiment, et surj ce que je lui représentais qu'il ne leur devait pas cet honneur : « Bah, bahl disait-il, ils ne s'en f&cheront pas... »; et cela était vrai, car aucun d'eux ne lui en ût jamais la leçon. (Note de VauUur.)