‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 136 sur 218 · REVUE DU ROI DE PRUSSE. Z · texte numérisé non relu

REVUE DU ROI DE PRUSSE. Z

négligea pas une si belle occasion d'échauffer les mauvaises passions et d'ameuter les vagabonds et les mauvais sujets : les officiers commandant les détachements que j'eus à fournir pour dissiper ces rassemblements de révoltés et de pillards, me rendaient souvent compte, dans leurs rapports journaliers, que la plupart des misérables qui en faisaient partie étaient soûls de vin et d'eau-de-vie et paraissaient plutôt disposés à périr par excès d'intempérance que par suite d'inanition; au reste, comme il n'y avait vraiment pas famine^ tout rentra dans l'ordre au bout de quelques jours, et il n'y avait plus apparence de trouble lon^mps même avant la moisson.

Le lieutenant général vicomte Digeon (1) arriva à Beau vais dans le mois d'août pour y passer la revue d'inspection générale de mon régiment, et elle était à peu près terminée, lorsqu'un jour, au moment où le corps d'officiers était réuni chez lui (à deux heures après midi), nous reçûmes tout à coup par un courrier l'ordre de partir au moment même pour Paris, oà nous devions faire partie d'une grande revue de la garde royale, convoquée en l'honneur du roi de Prusse qui venait d'y arriver incognito et n'y resterait que peu de jours.

Une heure après la réception de cet ordre nous étions en route, et il n'y avait effectivement pas de temps à perdre, puisqu'il fallait aller coucher le même jour à Beaumont (9 lieues de Beauvais).

Le lendemain 22 août, nous fûmes cantonnés à la Villette et à la Chapelle-Saint-Denis, en attendant le i*' septembre, jour auquel nous prenions notre service auprès du Roi, et, en conséquence, possession de la caserne qui était destinée i la cavalerie légère de la garde.

La revue en l'honneur du roi de Prusse eut lieu au Champ de Mars et fut superbe; mon régiment y présenta six beaux

(1) Digeon (Alexandre-Élisabeth-Michel, vicomte), nô à Paris ie 27 jam 1771, t 21 août 1826, sous-lieutenant au 104« régiment d'infanterie le l*' janvier 1792, colonel du 26* régiment de chasseurs ; enlève trois étendards à l'ennemi à Austerlitz; général de brigade, baron de l'Empire en 1808, général de division le 8 mars 1818, aide de camp de Monaîeur le 8 Juillet 1816 et commandant de la division légère de cavalerie de la garde royale, vicomte le 20 mars 1817, pair de France le 5 mars 1819, ministre de la guerre par intérim en 1823.

escadrons bien complets et parfaitement tenus sous tous les rapports; le temps était magnifique, et les princes français, ainsi que Sa Majesté Prussienne, durent être très satisfaits de la belle tenue de la garde royale.

Au reste personne ne comprit rien, du moins dans les salons de la bonne compagnie, à ce voyage imprévu du roi de Prusse; chacun en cherchait le secret sans le deviner, et faute d'y pouvoir découvrir un motif sérieux, on se rejeta sur des niaiseries : ainsi, tandis que les uns prétendaient que Sa Majesté était venue voir à Paris une dame qu'Elle y avait remarquée et dont Elle s'était fort occupée en 1815, d'autres soutenaient que, s'ennuyant à Berlin, ce prince était venu s'égayer à Paris et rire des bons mots et des farces de Potier (1); le fait est que, le soir même de son arrivée, il était au théâtre des Variétés, où cet acteur jouait ce jour-là dans plusieurs pièces, et c'est sans doute ce qui avait donné lieu à cette ridicule conjecture; enfin, des personnes qui se prétendaient bien instruites soutenaient qu'il était venu à Paris pour y épouser de la main gauche une demoiselle de Sainte-Hermine, qu'il n'épousa cependant ni à gauche ni à droite. Cherchez la vérité dans tous ces bruits; car pour moi je n'en ai jamais su plus sur ce voyage que je n'en dis ici.

A la fin de notre service, nous reçûmes l'ordre, au lieu de retourner à Beauvais, d'aller tenir garnison à Melun, où l'établissement militaire était beaucoup meilleur. Nous nous y établîmes donc le 1" novembre; cette garnison valait infiniment mieux sous tous les rapports que celle de Beauvais; nous avions souvent l'occasion d'y faire notre cour aux princes de la famille royale, qui venaient fréquemment à Fontainebleau pour y chasser et notamment dans un petit endroit nommé Sermaise, où l'on avait établi un tiré très giboyeux. Il était d'usage, quand Leurs Altesses Royales venaient y chasser, que les officiers supérieurs des régiments

(1) Potier (Charles-Gabriel)^ né à Paris le 23 octobre 1774, f 20 mai 1838, volontaire sous la République. Célèbre acteur d'un des petits théâtres de Paris et le meilleur comique de cette époqae; débuta au théâtre des Victoires nationales et quitta la scène le 11 avril 1827.

LA CHASSE DES PRINCES. Ui

de la garde en garnison à Melun allassent les y saluer; ainsi, quelques mois après notre établissement dans cette ville, j'appris que Monsieur, depuis Charles X, accompagné de ses deux fils, les ducs d'Angouléme et de Berry, viendrait le lendemain chasser à Sermaise; je m'y rendis à cheval avec les officiers supérieurs de mon régiment, et en arrivant dans le tiré, nous mîmes pied à terre et nous approch&mes des princes avec grande précaution, car j'avais été prévenu qu'il ne fallait pas les déranger dans leur chasse; mais le moment était malheureux, le duc de Berry venait de manquer plusieurs beaux coups de fusil et il cherchait quelqu'un sur qui décharger sa mauvaise humeur; quand il nous aperçut et bien que nous eussions eu l'attention d'arriver derrière lui :

« Qu'est-ce que c'est, s'écria-t-il avec fureur, que ces b -là,

qui viennent se mettre dans mon tiré? Ils m'ont fait. manquer

deux faisans; je ne veux pas les voir Allez- vous-en, que je

ne vous voie plus. >

D continuait sur le même ton et je ne sais quand cela aurait fini, si heureusement le cri :< Coq à Monseigneur! > n'était venu le tirer de sa colère, et plus heureusement encore il tua son faisan, ce qui nous donna la facilité de nous esquiver pour aller saluer son père que nous voyions à quelques pas plus loin. Monsieur nous fit un accueil tout contraire et nous invita à suivre sa chasse et à venir, quand elle serait terminée, dîner avec lui à Chailly, ce qui me consola tout de suite de la mauvaise réception du duc de Berry, dont, au reste, je m'inquiétais peu, car je savais que ce prince s'apaisait aussi facilement qu'il s'emportait, et je pensais môme qu'il avait oublié notre fâcheuse arrivée, lorsqu'à la fin de la chasse, qui n'avait pas été mauvaise (1), ce prince s'approcha de moi, et me tendant la main : « Vous devez me bouder, mon cher Saint-Chamans, me dit-il, mais vous vous êtes pré-

(1) A eux trois, les princes avaient tué 1,200 pièces (lièvres, lapins, faisans et perdreaux); deux ou trois de leurs aides de camp qui avaient permission de tirer le gibier qui ne passait pas aux princes en avaient tué environ 300. Cette chasse a eu lieu dans l'été de 1818, mais je l'ai placée ici parce qu'elle entrait mieux dans mon récit sur notre établissement à Melun et les agréments de cette garnison.

ut MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SAl!fT-CHAMANS.

sente dans un mauvais moment, n'y pensons plus. (On lui apporta alors des rafraîchissements.) Vous avez certainemoit bien chaud et soif, continua-t-il en me donnant un yerre, il

faut que nous trinquions ensemble > Et il me fit servir en

même temps des boissons frappées de glace, dont j'avais vraiment grand besoin, car la chaleur était excessive, et avec nos uniformes bien serrés, bien boutonnés et agrafés, nos bottes éperonnées et nos sabres, nous n'étions vraiment pas i notre aise pour suivre la chasse.

Les princes montèrent en calèche et nous les escortâmes jusqu'à Chailly, où leur bouche leur avait fait préparer un excellent dîner, dans la maison de la poste aux chevaux; j'en avais tout autant besoin que du punch à la glace servi sur le terrain, et nous y fîmes honneur en vrais officiers de garnison. J'étais placé à table à c6té du duc d'Angoulème, qui fut très causant, gracieux et aimable avec moi pendant tout le temps du dtner et qui eut la bonté de me dire que, toutes tes fois qu'il serait à Fontainebleau, il voulait que je vinsse dîner avec lui.

Le repas terminé, Monsieur et ses fils remontèrent en voiture pour retourner à Paris et nous sur nos chevaux pour rentrer à notre garnison, fort contents de notre journée malgré la tempête du matin.

Le lendemain, un valet de pied de Monsieur m'apporta, de là part de Son Altesse Royale, une bonne quantité de faisans et de perdrix dont je distribuai la plus grande partie parmi les tables d'officiers du régiment.

Le duc d'Angoulème vint dans l'hiver chasser à courre à Fontainebleau; le duc et la duchesse de Berry étaient du voyage. Je me trouvai à cette chasse et j'eus Thonneur d'y suivre Leurs Altesses, en m' arrangeant toutefois pour ne pas barrer le passage à M. le duc de Berry : les princes, cette fois, couchaient à Fontainebleau, et c'est au château que nous dînâmes.

Assez ordinairement, quand les deux princes étaient accompagnés de Mme la duchesse de Berry, ils recevaient le soir les personnes notables de la ville ou des environs, qui ve-

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