‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 137 sur 218 · UN VISITEUR ENTÊTÉ · texte numérisé non relu

UN VISITEUR ENTÊTÉ

noient faire leur cour; mais ce jour-là, Mme la duchesse de Berry, se trouvant légèrement indisposée, avait annoncé qu'elle ne recevrait personne, et les deux princes en avaient dit autant, de sorte qu'après le dfner M. le duc d'Angoulème fit donner aux gardes et aux domestiques l'ordre de ne laisser entrer qui que ce fût, et Leurs Altesses passèrent dans la salle de billard avec tous ceux qui avaient eu l'honneur d'être admis à leur table.

Les deux princes commencèrent leur partie, et Mme la duchesse de Berry s'établit près d'une table pour jouer au cassetète chinois, alors fort en vogue; les assistants se tenaient autour du billard, et je marquais les points que prenaient les princes, emploi qui m'avait été dévolu depuis quelque temps, parce que j'y avais montré de l'attention et de l'exactitude; c'était bien là qu'il ne fallait pas avoir de distractions sous peine d'attraper de bonnes bourrades de la part de M. le duc de Berry, le meilleur homme et le plus brusque que j'aie jamais rencontré.

Un valet, qui se tenait à la porte, appela Mme de Gontaut, dame de Mme la duchesse de Berry; elle sortit un instant, revint parler à la princesse, qui appela son mari et leur frère, tous trois chuchotèrent à voix basse et firent à Mme de Gontaut un signe négatif; peu d'instants après, le marquis de Montgon (qui habitait une terre dans les environs de Fontainebleau) entra en uniforme d'officier général dans la salle de billard et alla parler à Mme de Gontaut, qui lui répondit à haute voix : « Monsieur, il faut demander cela à M. le duc > (voulant désigner le duc de G^iche (1), premier écuyer du duc d'Angoulème).

M. de Montgon comprit que c'était au duc d'Angoulème lui-même qu'il devait s'adresser: t Oh f s'il ne tient qu'à cela,

(1) Guiehe (Antoine-Louis-Marie de Gramont, duc de), né t Paris le i7 août 4755, t 28 août 1836, soua-lieutenant au régiment Royal-Piémont-cavalerie en 1772, capitaine aux gardes du corps en juin 1789. commandant de la maison militaire du Roi dans Témigration, rentré en France avec le Roi en 1814, premier aide de camp du duc d'Angoulème, pair de France le 4 juin 1814, lieutenant général le 8 août 1814 ; se retira en Espagne pendant les Cent-jours; licencié le 24 août 1830.

répondit-il d'un petit air léger, ce sera bientôt fait >, et il 8'avança vers M. le duc d'Angoulème, qui, ayant quitté la partie, s'était mis à causer avec M. le comte de Yence, colonel des hussards de la. garde en gamispn à Fontainebleau, et avec moi, mais il était facile de voir que ce prince était préoccupé et mécontent,

— Monseigneur, lui dit M. de Montgon, Mme de Montgon désire faire sa cour à Mme la duchesse de Berry.

— Monsieur, répondit fort sèchement le duc d'Angoulème, personne ne vient ici sans auparavant en avoir fait demander la permission.

— Mais, monseigneur, reprit M. de Montgon, Mme de Montgon est venue, et il serait fort désagréable pour elle de s'en retourner sans avoir été présentée à Mme la duchesse de Berry.

— Monsieur, répliqua le prince avec colère, je vous ai déjà dit que personne ne devait venir ici sans l'avoir demandé, pas même vous, monsieur (en le prenant par la boutonnière), entendez- vous? pas même vous, et sortez sur-lechamp de chez moi.

£t comme M. de Montgon (i) ne sortait pas et se préparait, toujours avec le même aplomb, à insister, le duc d'Angoulème appela le duc de Guiche, et lui dit très haut : c Duc de Guiche, j*ai ordonné à M. de Montgon de s'en aller, faites-le sortir. »

Le duc de Guiche, assez embarrassé de sa commission, s'avança, ouvrit la porte, et s'approchant de M. de Montgon, ce dernier comprit qu'il était temps pour lui de se retirer : il sortit donc, les princes reprirent leur partie, mais M. le duc d'Angoulème paraissait très ému.

Pendant cette scène, je mourais de peur que M. le duc de Berry, qui, comme on le sait, était violent dans l'occasion et même sans occasion, ne lavât de son côté la tète à ce pauvre

(1) Montgon (Jacques-François Ck>rdebœuf Beauverger, marquis de), né à Saint-Hippolyte (Gard) le 13 juin 1756, f à Bourron (Seine-et-Marne) le 3 mars 1829, sous-lieutenant dans Dauphin-infanterie le 13 juin 1772, capitaine dans le régiment de sepUmanie-cayalerie le 6 avril 1788, émigré, maréchal de camp le 23 août 1814.

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