‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 138 sur 218 · UN VISITEUR ENTÊTÉ · texte numérisé non relu

UN VISITEUR ENTÊTÉ

M. de Montgon, qui n'en aurait pas alors été quitte pour des paroles aussi modérées; mais comme, d'après l'étiquette, c'était chez M. le duc d'Angoulème que la chose se passait, le duc de Berry n'ouvrit pas la bouche et laissa son frère parler seul, ce qui nous fut un grand soulagement, car tout le monde était sur les épines, et je me sentais la p^ite mort en pensant à tout ce que cette scène pouvait finir par amener de violent et de désagréable avec un entêté comme M. de Montgon. Mais au fait, M. le duc d'Angoulème ne s'emporta pas trop, et je pense qu'il se conduisit en cette circonstance conmie doit le faire un prince qui veut être mattre chez lui.

J'eus encore plusieurs fois, pendant mon séjour à Melun, l'occasion de dîner à Fontainebleau avec Monsieur et ses deux fils; on y était assez sans façons après dîner, et souvent les princes faisaient une poule avec les personnes qu'ils avaient invitées ; on en faisait ordinairement deux dans la soirée, et la mise de chacun était de 10 francs par poule.

Une partie de l'hiver se passait ainsi agréablement, et je n'ai jamais eu l'occasion à Melun de regretter, sous aucun rapport, la garnison de Beauvais.

Ces relations journalières avec la famille royale étaient sans doute un grand agrément et auraient pu même nous procurer de grands avantages, si ces princes avaient été doués d'un esprit plus militaire et plus observateur, car les colonels de la garde ainsi admis dans la familiarité de leur intérieur auraient pu se faire connaître pour ce qu'ils valaient, et la plupart n'avaient qu'à gagner à un examen approfondi; ils se seraient ainsi à l'avance établis d'une manière avantageuse dans l'esprit et la pensée des héritiers du trône, mais nos bons et vertueux princes n'étaient pas pourvus des moyens ni des qualités nécessaires pour juger sainement et apprécier les hommes, et je les ai toujours vus faire même accueil et accorder même faveur aux médiocres comme aux bons; d'adroits courtisans, d'astucieux hypocrites étaient assurés de réussir auprès d'eux; enfin ils étaient faits pour être dupes, ils l'ont été.

Il n'y avait donc au fond dans nos chasses, nos dîners et nos parties de billard avec eux, dans nos causeries familières du salon de Fontainebleau, que le plaisir et l'honneur de les voir fréquemment d'aussi près, mais voilà tout, et il fallait que cette fumée nous fît passer par-dessus tous les désagréments que nous éprouvions sans cesse de la part des bureaux de la guerre et même quelquefois de nos généraux de la garde, car ces derniers, travaillés et poussés par les protections de cour, qui malheureusement, comme c'est assez l'ordinaire, tombaient presque toujours sur les officiers les moins méritants, et aussi animés du désir de se mettre bien avec les

grands seigneurs qui les accablaient de demandes et de recommandations pour tous les emplois vacants dans la garde, essayaient sans cesse de nous forcer la main pour faire tomber sur les protégés ravancement, les décorations, enfin toutes les faveurs, pour lesquelles nous avions au moins le droit de proposition, et cette proposition du colonel n'était pas sans influence.

Pour développer et rendre plus clair ce que je viens de dire, il faut donner un exemple, et je le prends dans ma correspondance avec le lieutenant général Digeon, entre cent du même genre que je pourrais citer; il servira en même temps à faire connaître avec quelle légèreté nos généraux, uniquement occupés à faire leur cour aux princes, traitaient les affaires de service des corps placés sous leur commandement. Le fait que je vais citer n'est point à l'avantage du général Digeon, qui commandait notre division et était en même temps aide de camp de Monsieur, frère du Roi; je dois dire cependant qu'il était encore moins étourneau en affaires que le général Montélégier, qui commandait la brigade dont mon régiment faisait partie et était premier aide de camp du duc de Berry; ce dernier officier général, très préoccupé de l'envie de plaire à son prince et aux puissances du jour, était aussi extrêmement adonné à la passion du jeu, et il y consacrait une partie des nuits, de manière que tout son temps étant pris par le métier de courtisan et par celui de joueur, il ne lui en restait plus pour son service d'officier général de la garde royale, et mes dépêches les plus pressées et relatives aux affaires les plus urgentes et les plus importantes pour mon régiment, restaient souvent plusieurs jours sur son bureau sans qu'il eût pris le temps de les ouvrir, et quand j'allais parler de ces affaires au lieutenant général Digeon et au major général de la garde, ou bien dans les bureaux de la guerre, tous m'assuraient qu'ils n'en avaient aucune connaissance; il me fallait alors courir après le général Montélégier, qui avait la transmission, comme général commandant la brigade, de toutes les affaires militaires des deux régiments qui la composaient; on peut juger de tout le temps perdu pour

ces affaires et des chagrins répétés qu'un colonel aussi attentif et aussi exact que moi, dans tous les détails, avait i supporter, en se trouvant placé sous les ordres de deux chefs aussi négligents et aussi légers. Au reste, mon collègue de brigade, le général comte Potier (i), colonel des chasseurs de la garde, était encore plus maltraité que moi sous ce rapport; mais, bien qu'il m'en fit souvent ses plaintes, il prenait ces contrariétés plus en patience que je ne le faisais.

Mais revenons au fait que j'ai annoncé.

Chaque régiment de cavalerie envoyait des officiers élèves à l'école d'équitation de Saumur, pour y recevoir une instruction étendue et complète dans toutes les parties qui concernent la cavalerie et y perfectionner leur éducation comme hommes de cheval; cette destination était assez recherchée par nos jeunes officiers, parce qu'après avoir passé au moins deux ans dans cette école, ils revenaient à leur régiment pour y exercer les fonctions d'instructeur et par conséquent avec des droits, dans la suite de leur carrière, à un plus^prompt avancement. Les colonels de cavalerie proposaient habituellement leurs meilleurs officiers parmi les lieutenants et sous-lieutenants et les plus aptes à devenir de bons écuyers et des instructeurs exacts et solides, car c'était là tout l'avenir des régiments pour l'instruction de détail, soit au manège, soit sur le terrain, ainsi que pour la bonne éducation des recrues.

Un de ces emplois étant venu à vaquer pour mon régiment, je jetai les yeux sur un sous-lieutenant nommé Mortet (2), qui me paraissait, dans l'intérêt du corps, le plus capable de le bien remplir, j'adressai mon mémoire de proposition au lieutenant général vicomte Digeon; mais lui, cédant aux

(1) Potier (Pierre-Jacques, comte de), né à Metz le 7 mars 1780, f 8 mai 1840, cavalier au 8* hussards le 2 septembre 1796, soas-lieutenant au 8" régiment de hussards le 3 octobre 1802, colonel du 3* régiment de chasseurs le 6 novembre 1813 ; a suivi le Roi à Gand; colonel des chasseurs à cheval de la garde royale le 7 septembre 1845, maréchal de camp le 6 novembre 1817; admis dans le cadre de réserve le 22 mars 1831.

(2) Mortel (Charles-Claude), né à Arc en Barrois le 21 mai 1791, soldat au 1" régiment de hussards le 25 octobre 1811, maréchal des logis le 28 novembre 1813, maréchal des logis des dragons de la garde le 14 décembre 1815, soas-lieutenant ie 3 décembre 1817.

obsessioDS de quelques courtisans de Monsieur, m'écrivit que son intention était de proposer M. Maréchal (1), également sous-lieutenant.

Or ce Maréchal était le plus mauvais officier du régiment, incapable de devenir meilleur et, de plus, taré sous quelques rapports essentiels. Mais il était entré dans les dragons de la garde par suite de la haute protection que S. A. R. Monsieur, abusé sur son compte comme sur celui de tant d'autres, lui avait accordée à la recommandation de sa camarilla la plus intime. M. Maréchal jouait le rôle d'un dévot outré et fournissait des. notes sur la moralité religieuse et les principes royalistes du corps d'officiers de mon régiment. (J'ai eu lieu de croire que, dans la plupart des régiments de la garde, la petite cour de Monsieur avait introduit ainsi des officiers chargés, sous ces différents points de vue, de lui adresser des rapports confidentiels.) Mais ce jeune homme, ultra dévot à la cour, devenait à la garnison le plus mauvais sujet de tout le corps d'officiers, et je l'avais déjà fréquemment et sévèrement puni, tant pour quelques sales aventures que pour ses fautes perpétuelles dans le service.

On peut bien penser d'après ces détails que je me hâtai d'écrire au lieutenant général que cet officier ne convenait nullement pour être envoyé à Saumur, et je lui en donnai toutes les raisons que je devais tirer de l'ignorance et de la négligence de M. Mairéchal dans tout ce qui tenait à l'état militaire.

A cette lettre point de réponse : au bout de quelques jours, j'écrivis de. nouveau dans le même sens, mais je ne fus pas plus heureux; enfin le major du régiment étant venu me prévenir que M. Maréchal s'était vanté parmi ses camarades de la certitude où il était d'obtenir l'emploi vacant à Saumur, parce que, disait-il, il l'avait demandé à des personnes qui le lui feraient avoir, je pris le parti d'envoyer aussitôt au lieute-

(i) Maréchal (Henry-Joseph), né à Lyon le 6 février 1788, entré au service comme sous-lieutenant de voltigeurs au régiment du Rhône le 1*' février 1814, lieutenant de cavalerie garde du corps le 27 décembre 1814, lieutenant au 2* dlnfanterie de la garde royale le 10 janvier 1816, souslieutenant des dragons delà garde le 6 mai 1817.

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nant général le mémoire de proposition que j'avais fait établir en fayeur de M. Mortet et de lui détailler de nouyeau dans ma lettre d'envoi les motifs qui militaient en faveur de ce dernier et contre M. Maréchal.

Cette fois je reçus une prompte réponse, et pour mieux faire connaître les détails et le dénouement de cette affaire, je prends le parti de transcrire ici la lettre que j'écrivis aus* sitôt au général Digeon, en réponse à celle que je venais de recevoir de lui.

A M. le lieidenarU général vicomte Digeon.

« Melun, le 15 mars 18iS.

€ Mon G^niBAL,

c Dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 13 de ce mois, vous voulez bien m'inviter à examiner, telle qu'elle est, l'affaire relative à MM. Maréchal et Mortet, et vous ajoutez c qu'il doit être dur pour moi d'être obligé de

< convenir que j'ai eu tort dans cette affaire ».

c II n'est jamais dur pour moi de convenir que j'ai eu tort, car d'après ma manière de servir, quand j'ai des torts envers mes chefs, c'est par maladresse ou par étourderie, mais jamais par mauvaise intention, et j'avoue sans honte que je suis ordinairement maladroit et souvent étourdi; je ne le serai cependant pas assez aujourd'hui pour convenir que j'ai eu tort dans cette affaire, et c'est vous seul que j'en veux prendre pour juge.

f Vous me dites dans cette même lettre du 13 : < M. Maréf chai, d'après les conseils de personnes qui lui veulent du c bien, désire aller à Saumur; j'ai pensé, à moins de raisons c contraires, que cela n'avait pas d'inconvénients, et au lieu c de me faire des observations, si vous pensez qu'il peut y en

< avoir, de but en blanc vous désignez M. Mortet sans me f demander mon avis et sans m'envoyer son mémoire de prof position à signer, comme vous l'enverriez chez votre quarc tier-mattre. »

< Ce passage est littéralement copié de votre lettre, mon

général. Permettez-moi, pour y répondre, de copier aussi un passage de la mienne du 2 mars, la première que j'aie eu Thonneur de vous écrire sur cette affaire et antérieure de onze jours à la vôtre du 13; je vous y disais :

€ D'après la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire c le 27 février, votre intention serait de faire remplacer à fl l'école de Saumur M. de la Motte (i) par-M. Maréchal; je dois fl vous dire à ce sujet que M. Mairéchal ne convient sous aucun « rapport pour être envoyé à Saumur; quoiqu'il n'ait pas c d'instruction, il n'annonce ni le désir ni les moyens d'en

< acquérir ; cet officier est mou dans son service et n'y apporte c aucun zèle; vous avez été à portée d'en juger vous-même c par la mauvaise volonté qu'il a mise à se monter en arrivant c au corps; je ne pense pas qu'il soit apte à devenir jamais

< instructeur de cavalerie, et alors le but du gouvernement et € les intérêts du régiment seraient également faussés, car c'est c pour procurer de bons instructeurs aux corps de cavalerie t que le gouvernement leur prescrit d'envoyer des élèves à

< l'école de Saumur; cette destination ne doit donc être donnée c qu'à des hommes susceptibles de devenir bons instructeurs

< dans cette arme, et de rester longtemps dans, le même régit ment pour y exercer ces fonctions; je vous répète que M. Mafl réchal ne me paraît pas convenir pour atteindre ce double i but; d'ailleurs, d'après plusieurs rapports qui m'ont été faits c par les officiers supérieurs du régiment, M. Maréchal montre c un ^oût prononcé pour le jeu; ce serait un motif de plus c pour ne pas l'éloigner de la surveillance de ses chefs. >

€ Gomment, mon général, ce ne sont pas là des observations? Je ne m'efforce pas de vous faire voir les inconvénienU qu'il y aurait à envoyer M. Maréchal à Saumur? J'avoue alors que je me suis bien maladroitement exprimé I Je vous prie de remarquer en même temps que c'est à la suite de ces mêmes observations que je vous proposais M..Mortet.

« J'ai relu avec attention les circulaires du ministre en date

(I) De la Motte (OroQce-Damase). né à Ghreaobie le 7 septembre 1797. garde du corps (compagnie écossaise) le 16 juin 1814 ; a suivi le Roi à Gand; sous-lieutenant aux dragons de la garde le 10 octobre 1815.

du 30 décembre 1814 et du 19 mars 1816, qui sont les seules relatives à cet objet, et je m'y suis conformé scrupuleusement en vous adressant mon mémoire de proposition ; c'était mon devoir, et je n'ai pu croire en cela vous manquer en rien, puisque cette manière d'opérer m'est prescrite par les lettres ministérielles que je viens de citer; en vous remettant ce mémoire, je vous le soumettais et vous demandais votre approbation; c'est le mode que nous avons toujours suivi dans ces sortes d'affaires, et c'est le seul que nous puissions suivre.

< Si quelqu'un en cette circonstance a manqué à son devoir, aux convenances et au respect qu'un militaire doit à ses chefs, c'est M. Maréchal, qui, sans en parler au colonel du régiment, spécialement chargé de vous présenter un ofificier pour cet emploi, sollicite une place d'élève à l'école d'équitation de Saumur et se vante dans le régiment d'être certain de l'obtenir, bien que le colonel, ajoutait-il, eût proposé un autre officier. Il me semble que c'était lui qui devait être réprimandé et non pas moi qui ai suivi pas à pas les règlements; au reste, rien ne peut surprendre de la part de cet officier qui, il y a cinq jours, a quitté son poste établi à Lieusaint et destiné à l'escorte de M. le duc de Berry, pour venir chanter à Melun dans un concert!

« Vers le 20 février dernier, lorsque j'eus acquis la certitude que M. de la Motte ne pouvait se rendre à l'école d'équitation, j'écrivis à mon lieutenant-colonel, qui commandait le régiment en mon absence et qui lui-même m'avait proposé M. Mortet, de vous adresser un mémoire de proposition en faveur de ce dernier; c'est la même marche que nous avions suivie pour M. de la Motte, et vous ne vous en étiez pas formalisé; j'ai toujours regardé ce mode d'opérer comme le seul à employer d'après la circulaire du 30 décembre 1814, qui prescrit aux colonels de remettre à l'avenir les mémoires de proposition à l'inspecteur général..

c Si vous avez la bonté de lire attentivement la présente lettre et de peser mes raisons, vous reconnaîtrez, je l'espère, que je ne me suis pas écarté des égards respectueux que je vous dois.

« Puisque M. Mortel ne vous convient pas, j'aurai l'honneur de vous adresser incessamment un mémoire de proposition en faveur d'un autre officier; beaucoup de ceux qui sont aptes à cet emploi se trouvant en semestre, il faut que je leur écrive pour savoir s'ils consentent à l'accepter, car ils ne peuvent pas être envoyés à Saumur contre leur gré»

< J'ai l'honneur d'être, etc..

f Le Maréchal de camp, colonel des dragons de la garde,

c Comte DE Saint-Chàmans. >

Je reçus courrier pour courrier la réponse du général Digeon à cette lettre; elle était la plus aimable et la plus affectueuse du monde. Il me mandait qu'il avait parfaitement goûté mes raisons et qu'il désirait que nous ne pensions plus à cette affaire; qu'au surplus il avait proposé M. Mortet, ainsi que je le désirais, pour l'emploi vacant, au tour de mon régiment, à l'école de Saumur.

Cet officier fut effectivement nommé peu de temps après.

Je ne pouvais pas plus m' expliquer la satisfaction que me témoignait le général Digeon, après ma dernière lettre, que je n'avais pu me rendre compte de sa colère; je n'eus le mot de l'énigme que quand j'allai à Paris, au mois de mai, pour le service de mon régiment auprès du Roi. Ce n'est pas qu'il m'en ait parlé, mais je m'arrangeai pour être éclairci de cette affaire par l'aide de camp qui tenait la plume dans son cabinet, et j'appris que, ma première lettre relative à M. Maréchal étant arrivée au moment où le général sortait, il l'avait décachetée puis mise dans sa poche sans la lire, et qu'à son retour, l'ayant mêlée avec tous les autres papiers qui étaient sur son bureau, elle fut classée dans les cartons sans qu'il en eût pris connaissance; ce n'était donc qu'en recevant celle dont je viens de donner copie qu'il avait recouru à la première,, en date du 2 mars, où il avait trouvé effectivement toutes les preuves de ma rectitude dans cette affaire.

Au reste, le général Digeon était le meilleur des hommes, mais il avait peu de moyens militaires, et il apportait dans les

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affaires une légèreté qui me mettait souvent au supplice, car pour moi toutes celles qui concernaient mon régiment étaient d'une grande importance.

Notre service de mai et juin à Paris se passa sans événements marquants ; Paris était tranquille, la fortune publique et celle des particuliers commençaient à se remettre de l'invasion de 1814 etde 1815 et des désastres financiers qui en avaient été la suite, mais les passions politiques s'échauffaient tous les jours et produisaient des querelles et des dissensions qui éclataient dans toutes les classes de la société; nos corps de jeunes officiers s'en ressentirent, et je fus fort surpris, peu après notre retour à Melun, d'apprendre que deux partis se formaient parmi les lieutenants et sous-lieutenants de mon régiment. L'un se disait le parti des gentilshommes, et il va sans dire qu'il se composait de nos jeunes gens de bonne maison et de grande fortune; l'autre se disait le parti du tiers état et était formé, pour la plupart, des sous-officiers du régiment promus au grade de sous-lieutenant depuis la création de la garde, et de quelques sous-lieutenants qui nous avaient été envoyés des régiments de la ligne. Chaque parti s'était arrangé pour faire table avec gens de leur opinion; ainsi il y avait parmi les lieutenants et les sous-lieutenants du régiment (car les capitaines n'avaient pas donné dans ce travers) la table des gentilshommes et la table des vilains. Jusqu'alors, tout cela n'avait donné lieu qu'à des plaisanteries, quelquefois un peu aigres, mais n'avait pas amené de discussion dans le corps d'officiers; aussitôt que je fus instruit de cet abus, ce qui ne fut pas long, j'y coupai court en ordonnant aux lieutenants et aux sous-lieutenants de faire table commune par deux escadrons (ainsi que le prescrit le règlement), sans que sous aucun prétexte aucun d'eux pût faire ordinaire à une table autre que celle de ses camarades d'escadron.

Mais pour cela nos jeunes politiques ne se tinrent pas pour battus, et je remarquai bientôt après qu'à l'église et dans d'autres réunions du corps d'officiers les grot bannett^ parmi les lieutenants et les sous-lieutenants, se réunissaient ensemble

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