LÀ FÊTE DU ROI
et se plaçaient à la droite, notamment dans le chœur de l'église, où nous nous rendions fort exactement les dimanches et fêtes, et par les renseignements que je me procurai, j'appris que nous avions dans le régiment, comme aux Chambres, un côté droit et un côté gauche : l'ancienne table des gentilshommes s'intitulait le côté droit, et par conséquent celle des yilains voulait être le côté gauche. Il fallut encore user d'autorité et exiger que dans. toutes nos réunions militaires nos officiers fussent placés par rang d'escadron. Enfin je mis toute l'opiniAtreté et la surveillance nécessaires pour éteindre dans le corps d'officiers ces ferments de discorde, et j'y réussis complètement; les congés de semestre furent donnés dans ces circonstances, et au printemps suivant, lors de la rentrée des officiers semestriers, il ne fut plus question de gentilshommes ni de vilains, non plus que de côté droit et de côté gauche.
Les colonels de la garde reçurent encore cette année quelques petits déboires, produits sans doute par la jalousie qu'inspirait aux autres militaires la position élevée et importante où nous étions placés aux Tuileries et auprès des ministres; je n'en citerai qu'un seul exemple. Abuno disce omnes.
Lors de la fête du Roi, SaMajesté dtnait en famille ; cela s'appelait le grand couvert, et les personnes notables dans le gouvernement et dans la société étaient admises à y assister, dans des places réservées, au moyen de billets que distribuait le capitaine des gardes du corps de service ; ces billets étaient ceux dits des personnes présentées. Le public était aussi admis à voir le grand couvert, mais seulement en traversant la salle où dfnait le Roi avec toute sa famille, et presque sans s' arrêter, afin que, défilant toujours, plus de gens pussent être favorisés du bonheur de voir Sa Majesté à table. Ces dernières personnes étaient aussi munies de billets qu'on appelait billets des personnes non présentées et parmi tout ce monde il se trouvait sans doute mêlés des gens de bonne compagnie qui, n'ayant pu obtenir de billets de la première catégorie, se rési» gnaient à se servir de ceux de la seconde, mais en général il 7 avait plus de petites gens que d'autres dans ces personnes dites non présentées.
356 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE 8AINT-CHÂMÂNS.
Tous les colonels de la garde, soit pour raison de service, soit comme faisant partie de la députation que leur régiment envoyait à Paris pour la fête du Roi, y étaient réunis à cette époque, et on imagina de nous envoyer, pour voir le grand couvert, des billets de personnes non présentées, tandis que les colonels des régiments de la ligne en garnison à Paris reçurent tous des billets de personnes présentées. (C'était, sans nul doute, une petite malice de MM. les capitaines des gardes du corps, qui ne manquaient pas une occasion de rabaisser la garde royale.)
J'ignore ce que firent mes collègues; mais, quant à moi, je renvoyai mon billet à ceux qui me l'avaient adressé, avec une lettre fort vive où je ne ménageais pas les termes pour exprimer tout le mécontentement que j'avais ressenti d'une conduite aussi ridicule et aussi déplacée vis-à-vis des colonels commandant les corps d'élite de l'armée, et depuis lors je ne voulus jamais mettre les pieds au grand couvert du Roi, et j'en dis très baut la raison.
Il était bien fàcbeux, dans les circonstances critiques où se trouvaient les Bourbons, de voir faire de pareilles maladresses. L'Empereur ne les aurait pas commises, et il s'était toujours appliqué, depuis qu'il était monté sur le trône, à régler et i maintenir les rangs et les prérogatives de cbacun, soit dans l'état militaire, soit dans les autres positions, de manière que tout fonctionnaire fût mis à sa place, et il aurait sévèrement puni ceux qui se seraient écartés des règles qu'il avait établies sur cet article si important. Il en surveillait soigneusement lui-même la stricte exécution; mais nos bons princes n'y regardaient pas de si près et ne voulaient rien voir par eux-mêmes; ils laissaient donc les hommes de la cour à la disposition entière et à l'arbitraire des capitaines des gardes et des premiers gentilshommes de la chambre, sans jamais redresser les bévues commises journellement par tous ces messieurs, qui ne s'occupaient de leur service que quand ils avaient assuré les premières faveurs et les meilleures places à leur famille et à leurs coteries.
Mon régiment prit son service auprès du Roi le 1" janvier de cette année. Ce service fut calme, comme tous ceux d'hiver, car le Roi ne sortait pas par le froid, et alors le service d'escorte se réduisait à peu de chose.
J'allais souvent à la cour : M. le duc d'Angouléme me témoignait la même bienveillance que j'ai trouvée en lui pendant tout le temps que j'ai été colonel du régiment de dragons de la garde.
La maréchale Soult était à Paris, sollicitant du gouvernement le rappel de son mari, exilé depuis le mois de janvier d8i6; je la voyais quelquefois, tant par reconnaissance des bontés que son mari avait eues pour moi dans le commencement de ma carrière militaire que par un motif qui a toujours influé plus puissamment que tout autre sur mon esprit, l'intérêt qu'on doit au malheur : celui de cette famille était très grand; elle avait passé par des épreuves terribles lors de la seconde restauration (1), et il me semblait qu'elle
(1) Quand il fut décidé que le maréchal Soult devait quitter la France, il était chez lui, & Saint-Âmans, département du Tarn; l'esprit royaliste de ees provinces était très exalté, et le maréchal craignait d'avoir à courir pendant la route les mêmes risques qu'il avait courus dans le département de la Lozère, quand il s'était réfugié chez M. Brun de Villeret, son ancien aide de camp. £n conséquence, il s'habiUa en paysan, et, monté sur une rosse, il fit sa route incognito en voyageant ainsi jusqu'à Limoges, et il mit k sa place dans sa calèche un de ses parents nommé La Barthe. Bien lui en prit de toutes ces précautions, car il arriva sain et sauf, tandis qite sa calèche, en entrant à Castres, fut entourée par une populace faneuse qui voulait le traiter comme le maréchal Brune avait été traité à Avignon; le pauvre La Barthe eut quelque peine k s'en tirer, mais enfin .
avait été plus maltraitée qu'elle n'aurait dû l'être; le maréchal Soult avait sans doute manqué à son devoir quand il avait accepté l'emploi de major général auprès de Napoléon dans la campagne de Waterloo, si peu de temps après avoir été ministre de la guerre de Louis XVIII, mais c'était sa seule faute. J'étais convaincu qu'il était resté fidèle aux intérêts du Roi jusqu'au 20 mars, et je voyais tous les jours à la cour des gens qui n'en pouvaient pas dire autant et que les ministrs comblaient de faveurs, car dans ce malheureux ministère, tout était affaire de commérage. (Le général Dessolle en était président de nom, mais c'était le comte, depuis duc de Gazes, qui en était véritablement le chef.)
Un jour, je trouvai la maréchale Soult encore plus abattue et affligée qu'à son ordinaire; les ministres qu'elle avait vus ne lui avaient pas même donné de Veau bénite de cour^ei ils ne lui laissaient pas d'espérances pour le prochain retour du maréchal, disant que le Roi n'en voulait pas entendre parler, tandis que cinquante-cinq régicides venaient d'obtenir leur rentrée en France; or ces cinquante-cinq assassins avaient été exilés par une loi, et on leur pardonnait, et le maréchal Soult, qui n'avait pas, comme eux, un crime atroce à se reprocher et qui n'était exilé que par ordonnance, ne pouvait obtenir d'indulgence; ainsi donc le roi de France amnistiait ceux qui avaient envoyé son frère à l'échafaud et que la nation française, par l'organe de ses députés, avait proscrits, et il ne voulait pas excuser un moment d'erreur dans un homme si recommandable par ses talents militaires et administratifs et condamné seulement par un ministère incapable ou passionné.
Cette injustice me révolta : je résolus de plaider la cause de cet homme, victime de l'arbitraire et de la jalousie des ministres; j'offris à la maréchale Soult de parler en faveur de son mari à M. le duc d'Angoulême. c Je n'ose pas vous promettre, lui dis-je, que mes paroles feront un grand effet sur
il parvint à prouver qu'il n'était pas le maréchal Soult, et on le laissa passer. On concevra facilement à quelles angoisses était vouée la malheareuse dudiesse de Dalmatie pendant ce pénible et périlleux voyage à travers la France.