VIVACITÉ DU PRINCE D'ECKMUHL
pas, et le cocher dans sa colère, et encouragé par les cris de ses maîtres qui lui ordonnaient de passer outre, donna un coup de fouet au dragon qui se trouvait le plus près de lui, celui-ci riposta par un coup de plat de sabre sur la tète des chevaux pour les empêcher d'avancer. Et M. de Broissia, qui était à la tète de l'escadron, ayant entendu quelque bruit, accourut sur ce point et empêcha, en maintenant le plus grand ordre parmi les dragons indignés de l'insolence du cocher, qu'elle ne fût rudement châtiée.
U y avait dans cette calèche deux hommes habillés en bourgeois et sans aucune décoration; l'un d'eux mit la tète dehors, et s'adressant à M. de Broissia lui dit : « Je suis le prince d'Eckmûhl. > Cet officier lui répondit qu'il n'avait pas l'honneur de connaître M. le prince d'Eckmûhl, que rien ne l'indiquait en lui, et que d'ailleurs personne n'avait le droit de couper une colonne de troupes en marche. A ces mots, le mairéchal Davout, prince d'Eckmiihl, qui à cette époque faisait de l'opposition libérale, s'écria très haut et avec beaucoup de véhémence : c Voilà comme on vexe aujourd'hui les paisibles citoyens. •
Il était clair que si quelqu'un avait été vexé dans cette affaire, c'était le dragon, qui, sous les armes et à son rang, avait reçu au travers de la figure un coup de fouet de la part d'un laquais, et le prince d'Eckmûhl, au lieu de crier à la vexation, aurait dû rendre grâce à l'excellente discipline qui régnait parmi les dragons de la garde, sans quoi l'insolence de son cocher aurait été autrement punie.
Le vicomte de Broissia, à sa rentrée au quartier, me rendit compte de cet incident, et je m'empressai d'en faire mon rapport au général Montélégier, car je connaissais assez la mauvaise volonté que portaient à la garde royale, d'une part le général commandant à Paris la 1'* division militaire, et de l'autre la bureaucratie du ministère de la guerre, pour pressentir qu'on voudrait faire de ce léger incident une affaire sérieuse contre nous; je m'étais donc d'avance mis en règle, et bien m'en prit, car le prince d'Eckmûhl écrivit une lettre toute de doléances au maréchal duc de Reggio, qui était
alors de service comme major général de la garde royale. Le bon prince arrangeait les faits à sa guise pour rendre les dragons de l'escadron deBroissia le plus noirs possible; le duc de Reggio m'envoya sa lettre, et je me rappelle qu'entre autres torts dont il nous chargeait, il alléguait celui de l'avoir retardé d'arriver près de sa fille dangereusement malade, et qu'il allait voir; or, il n'y avait là que l'escadron de M. de Broissia marchant en colonne par quatre; c'était le centre de cet escadron que la calèche du maréchal Davout avait essayé de percer : ainsi il avait bien pu être retardé d'une demi-minute pour attendre que le reste de l'escadron fût passé.
Enfin, comme nous avions totalement raison en cette occasion, il fut impossible de trouver personne à réprimander pour ce fait, malgré la bonne envie qu'on en témoignait de tous côtés et même à l'état-major de la garde royale, car, comme le prince d'Eckmûhl répétait plusieurs fois dans sa lettre qu'on avait manqué d'égards pour un maréchal de France et qu'on avait insulté ce haut grade dans sa personne, MM. les majors généraux de la garde, qui tous les quatre étaient maréchaux de France, se sentaient écorchés par cette assertion de leur collègue et se croyaient intéressés, avant tout, à maintenir l'honneur du corps ; mais je pus cependant faire comprendre à M. le maréchal duc de Reggio, qu'un bourgeois dans une mauvaise voiture sans armoiries et avec des domestiques sans livrée ne pouvait, quoiqu'il en dtt, prétendre aux honneurs et à la déférence dus à un maréchal de France, à moins qu'il ne fût personnellement connu de la troupe à laquelle il se nommait, et que, si l'on adoptait un système contraire, il ne tiendrait qu'au premier faquin qui se trouverait dans une voiture de remise de mystifier non seulement la garde royale, mais toute la garnison de Paris, en forçant les consignes au moyen d'un nom respectable qu'il se donnerait.
Cette niaiserie fut cependant l'épisode important de notre service à Paris pendant ces deux mois, et me donna plus de lettres à écrire et plus de courses à faire que tout le service du Roi et de la famille royale.
RETOUR A MËLUN. 365
Nous reprîmes avec plaisir, le i*' novembre, la garnison de Melun. Nous y étions fort agréablement, car les habitants appréciant l'excellente discipline des dragons les y voyaient de bon œil, et rétablissement militaire y était d'ailleurs très bon, sauf qu'il n'y avait pas de manège couvert, qu'on nous promettait tous les ans, et qui n'a jamais été fait.
Je me rendis à Paris, ainsi qu'il était d'usage au renouvellement de Tannée, pour y présenter au Roi et à la famille royale la députation du corps d'officiers de mon régiment, et c'est à cette occasion que j'eus l'honneur de voir, pour la dernière fois, M. le duc de Berry. Ce prince m'invita fort à venir à Fontainebleau toutes les fois qu'il irait y chasser avec ou sans son frère; mais, je n'eus malheureusement plus occasion de profiter de l'honneur qu'il voulait bien me faire.
Je retournai à Melun aussitôt après avoir fait ma cour à la famille royale.
Le 14 février, je chassais le matin avec quelques officiers dans les bois de la Rochette, qui sont aux portes de Melun, sur la route de Fontainebleau, lorsque j'aperçus de loin un officier de mon régiment qui arrivait à bride abattue en se dirigeant vers moi. J'eus aussitôt le pressentiment d'un malheur, mais j'étais loin d'en soupçonner la portée, et toutes mes appréhensions, jusqu'à ce que cet officier m'eût rejoint, ne parcouraient que le cercle des événements militaires qui avaient pu arriver soit dans l'intérieur de la caserne, soit dans la ville de Melun. Mais quels furent notre consternation et notre désespoir lorsque M. de Chateaubriand, officier dans mon régiment (1) et qui était en permission à Paris depuis
(i) Jeuoe homme dévot de bonne foi et véritablement vertueux ; il entra, quelques années plus tard, dans l'Ordre des Jésuites; il était neveu du célèbre écrivain, le vicomte de Chateaubriand.
De Chateaubriand (Christian- Antoine), né le 29 avril 1791 & Paris, garde à cheval aux Tuileries du 12 avril au 4 juillet 1814, a suivi le Roi k Gand;