ASSASSINAT DU DUC DE BERRT
quelques jours, nous eut appris l'assassinat et la mort de M. le duc de Berry i Je ne m'étendrai pas sur les détails de ce douloureux événement, ils sont trop connus; je n'appuierai pas non plus sur le deuil qu'il répandit tout à coup dans mon intérieur et dans ma vie intime. Tous ceux qui me liront sont à même d'apprécier les sentiments et les regrets que j'éprouvai dans cette funeste circonstance et qui furent bien partagés en France, excepté par quelques misérables, indignes du nom de Français.
Je me hâtai de rentrer à Melun et de me rendre à la caserne, où je trouvai tous les hommes réunis et dans la plus grande tristesse; il n'y en avait presque pas un qui, depuis quatre ans, n'eût escorté M. le duc de Berry et n'eût eu quelque occasion d'apprécier son bon cœur. Aucun dragon de la garde ne pouvait oublier qu'un an auparavant, un de leurs camarades s'étant cassé la jambe dans l'escorte du Roi, sur la route de Neuilly, M. le duc et Mme la duchesse de Berry, qui se promenaient en voiture au bois de Boulogne, mirent surle-champ pied à terre pour faire placer ce dragon dans leur propre voiture et le faire ainsi conduire à l'hôpital de la garde, après lui avoir fait donner devant eux les premiers soins et lui avoir remis quelque argent. Le prince et la princesse revinrent à Paris de leur pied léger et bras dessus, bras dessous, avec la satisfaction de leur bonne action, dont le mérite ne fut pas perdu dans mon régiment, car il y avait encore augmenté le dévouement et l'amour que tous nos dragons leur portaient.
Ils furent donc consternés en apprenant le lâche assassinat qui venait d'être commis, et tous les capitaines commandants vinrent au-devant de moi, â mon entrée dans la caserne, pour me rendre compte que leurs hommes demandaient qu'il fût écrit au Roi, au nom de tout le régiment, pour témoigner â Sa Majesté notre douleur et notre indignation; je m'empressai de communiquer ce fait au général vicomte
ehayaa-léger garde du Roi la 1*' mai 1814, lieutenant en second de la garde royale le 10 octobre 1815, breveté capitaine le 1*' juillet 1818, en non-activité le 5 mars 1824.
368 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SÀINT-CHAMÂNS.
de Montélégier, en le priant de faire parvenir mon rapport par l'intermédiaire de nos chefs jusque sous les yeux du Rpi, et j'ai su que cela avait eu lieu et que cette démarche et ces démonstrations si promptes firent bon effet à Paris, où l'on éprouvait une vive inquiétude que ce crime atroce ne fût le résultat d'un complot qui aurait étendu ses ramifications jusque dans l'armée; mais il n'en était rien, et tout porte à croire que l'exécrable Louvel n'avait pas de complices.
Mon régiment prit son service à Paris, auprès du Roi, le i*' mai. On pouvait déjà prévoir que des troubles sérieux éclateraient prochainement dans cette ville : la licence et les violences de la presse libérale avaient exalté, au plus haut degré, l'imagination ardente des. jeunes républicains et des bonapartistes : les écoles de droit et de médecine étaient remplies de jeunes gens à tète chaude qui tous étaient engoués des idées libérales et républicaines; enfin, dans tous les lieux publics on entendait les propos les plus séditieux contre le gouvernement, et tous les symptômes d'une prochaine explosion frappaient les yeux des personnes accoutumées à observer les dispositions du peuple.
Les élections qui avaient eu lieu l'année précédente avaient envoyé à la Chambre des députés un grand nombre de chefs du parti libéral, ce qui lui donnait encore plus de crédit dans l'opinion publique : le conseil des ministres jugea donc qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour apporter à la loi d'élection, alors en vigueur, les modifications qu'ils avaient jugées nécessaires pour sauver la royauté des dangers qui la menaçaient, et dont le plus redoutable et le plus probable était d'arriver, par une suite d'élections libérales, à subir dans la Chambre des députés les lois dictées par ce parti qui, en y obtenant la majorité, n'aurait tenu à rien moins qu'à amener la chute du trône.
Le gouvernement présenta, en conséquence, à la Chambre une nouvelle loi d'élection qu'il croyait plus favorable au maintien de la monarchie légitime en France; les députés libéraux, la jugeant de même sous ce point de vue, la firent attaquer avec véhémence à la tribune de la Chambre par les