‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 148 sur 218 · PAS DE RÉCOMPENSES · texte numérisé non relu

PAS DE RÉCOMPENSES

être au moins maréchal de camp en activité de service pour obtenir cette grâce. — Parbleu, je le suis, m'écriai-je en interrompant ici le lieutenant général dans ses phrases mielleuses; j'en ai le brevet signé du Roi, et j'en porte le titre et les épaulettes depuis cinq ans! — Sans doute, dit-il, mais vous n'en exercez pas les fonctions.»

Je me récriai encore plus haut sur cette dernière raison, qui n'avait pas le sens commun. c£t d'ailleurs, disais-je, peut-il y avoir dans l'état militaire une position où, en faisant bien son devoir, et plus que son devoir, en servant avec distinction et en rendant dans des circonstances critiques un grand service au gouvernement et au pays, il soit impossible de recevoir une récompense si bien méritée? >

A ce dernier argument le général Digeon ne trouva pas de réponse, et il me promit de remettre à nouveau la question sur le tapis et de la traiter avec chaleur; effectivement, au bout de quelques jours, il vint me voir pour m'apprendre qu'enfin on avait pensé sérieusement à moi. t Votre belle conduite dans les derniers événements, continua-t-il, a été bien appréciée et ne se sera pas mal récompensée; le Roi va organiser sa maison civile, et j'ai la promesse positive que vous y serez placé soit comme gentilhomme de la chambre, soit comme écuyer; mais afin de ne pas éveiller les jalousies et les prétentions des courtisans, n'en dites rien et tenez- vous tranquille; tout ira bien. >

Je me trouvai fort satisfait de cette communication; la place promise me convenait; j'avais depuis longtemps envie de me reposer, du moins pendant quelques années, de cette grande activité militaire qui ne m'avait pas laissé un instant de liberté depuis vingt ans, et cette place de cour, en même temps qu'elle ne me jetterait pas dans une totale oisiveté au moment où je voudrais quitter le commandement de mon régiment de la garde, me donnait les moyens de ne pas me laisser oublier du Roi, des princes, ni des ministres.

Ainsi que cela m'avait été recommandé, je gardai in petto la promesse qui m'était faite, je n'en dis rien à personne et me tins tranquille dans ma garnison de Melun, mais les bons

garçons qui restaient à Paris et à qui on n'avait rien promis ne se tinrent pas aussi tranquilles que moi.: chacun se remua, demanda, intrigua et fit agir ses protections de cour; de jolies femmes (i) s'adressèrent directement au roi Louis XVIII et en obtinrent une promesse qui valait bien celle qui m'avait été donnée; il n'y avait d'ailleurs pas en ce moment de ministre de la maison du Roi, et les grands seigneurs en crédit dans l'intérieur du château profitèrent habilement de cette circonstance pour accrocher chacun pour ses fils, ses neveux, ou ses amis, quelqu'une des nouvelles places de cour; ainsi, en même temps qu'on publiait l'ordonnance de formation de la nouvelle maison civile du Roi, on fit paraître bien vite une première nomination qui pourvoyait à la moitié des emplois qu'on venait de créer, et mon journal, en m'apportant un beau matin à Melun les noms des nouveaux élus, m'apprit que le mien avait été oublié; j'avoue que j'en fus outré, et j'écrivis, sans prendre haleine, une véritable lettre à cheval au générai Digeon; je reçus promptement sa réponse; comme moi il s'était endormi sur les promesses positives qui lui avaient été faites en ma faveur, et il n'était pas plus content que je ne l'étais moi-même; il m'expliquait cependant qu'il n'y avait que moitié des nominations de faites, que sans doute j'aurais dû y

(1) La comtesse Émeric de Narbonne-Pelet se mit en tête d'avoir uno des nouvelles places de gentilhomme de la chambre pour son mari» qni n'avait jamais rendu aucun service à la monarchie.ni exercé aucun emploi; elle demanda donc au roi Louis XVIII une audience particulière qu'elle obtint facilement; elle s'y présenta dans une toilette aussi élégante que coquette, et en entrant dans le cabinet du Roi et feignant un grand trouble, elle salua Sa Majesté de ces vers de la VI I« scène du II" acte à'EUher :

« Sdgnmr, je n*ai jamais eonfemplé qu'avec crainte L'auguste majesté sur votre front empreinte... »

C'était prendre Louis XVIII par son faible, car il aimait prodigieusement à réciter, à déclamer des morceaux de poésie et à faire montre de son admirable mémoire; aussi prit-il sur4e-champ la continuation de la scène, qu'il savait par cœur tout entière, et qui fut ainsi récitée par lui et Mme de Narbonne. Cette scène fut fort animée, et après avoir joué la tragédie ensemble, il est certain que la jolie femme n'avait pas À redonter un refus de la part de VaugutU majnii qvCelU n'avait jamais canUmipUe qvk'avec crainte; il va donc sans dire que le comte Émeric de Narbonne- Pelet fut compris dans la première nomination de gentilshommes de la chambre.

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