GENTILHOMME DE LA CHAMBRE
n'était pas fixé et, par la suite, est devenu innombrable, mais les titulaires seuls faisaient le service auprès du Roi. Ce service était réglé par trimestre : il y avait donc tous les deux mois huit gentilbommes de la chambre de service, chacun desquels avait à faire pendant ces deux mois deux semaines de service spécial près de la personne du Roi; pendant cette semaine de service spécial, il accompagnait le Roi toutes les fois que Sa Majesté sortait de son cabinet (i). Ainsi, à dix heures précises du matin, de même que tous les autres services du Roi, les deux gentilshommes de la chambre se mettaient à table et déjeunaient avec Sa Majesté et Mme la duchesse d'Angoulème; les autres princes ne venaient pas à ce déjeuner; cette
(1) Je pense que les places occupées dans les cortèges du Roi par les gentllhommes de la chambre avaient été réglées par le Roi lui-même, sur la proposition du marquis de Dreuz-Brézé, grand maître des cérémonies, et des premiers gentilshommes de la chambre. Ce marquis de Dreux-Brézé était gonflé de l'importance qu'il supposait à la charge qu'il avait dans la maison du Roi, et il retournait si bien ou si mal» et si longtemps, ses calculs sur ce qu'il avait à décider dans les cas qui ne s'étaient pas encore présentés, qu'il finissait toujours par s'embrouiller et par embrouiller les autres. Pour donner une idée de ce que je viens de dire, je fournirai un exemple qui m'est personnel. A la mort du roi Louis XVIII, je me trouvais de service comme gentilhomme de la cliambre avec le général Roussel d'Hurbal, mon ancien de nomination, et qui, par conséquent, marchait avant moi ; nous ne savions ni l'un ni l'autre où nous devions nous placer lorsqu'on transporterait le corps du feu Roi de sa chambre dans la chambre de parade ou chapelle ardente. « Monsieur le marquis, lui dis-je, qui doit tenir la droite du Roi pendant la marche? — C'est le général Roussel d'Hurbal, me répondit-il; ...c'est-à-dire, entendons-nous, c'est vous, parce que la droite devient la gauche d'après la manière dont le corps est porté. — C'est bien, lui répondis-je en faisant semblant de le comprendre; mais devons-nous marcher devant ou derrière le corps du feu Roi? — Vous devez marcher devant... c'est-à-dire, entendons-nous, vous devez marcher derrière, parce que le derrière devient devant d'après la manière dont le corps est porté. »
Il avait sans doute été aussi précis et aussi clair avec les officiers des autres services de la maison du Roi, car au moment où le cortège se mit en marche, c'était un péle-méle et une confusion à. ne plus s'y retrouver, et il avait beau s'écrier & chaque instant : « Entendons-nous, entendonsnous bien... », il ne put jamais parvenir à se faire comprendre, ce qui est bien simple, car il ne se comprenait pas lui-même.
Dreu3>Brézé (Henri-Évrard, marquis de), baron de Berrye, né à Paris le € mars 176S, f 17 janvier 1829, succède à son père dans la charge de grand oudtre des cérémonies, dont sa famille était titulaire depuis un siècle ; rejoignit le comte de Provence à Vérone et revint en France sur son ordre, en 1801; alla recevoir Louis XVIII à Calais en 1814; pair de Franco le 47 août 1815, maréchal de camp le 24 novembre 1824.
table était habituellement de douze couverts, rarement de plus de quinze, et jamais de plus de ving^-quatre; le roi Louis XYIII en faisait lui«mème les honneurs, et j'ai vu peu d'hommes aussi aimables, aussi gracieux et aussi spirituels que ce prince, quand il le voulait; et il le voulait souvent, car forcé par la goutte et par ses infirmités de garder presque constamment la chambre et ne pouvant sortir de son fauteuil à roulettes, la conversation était pour lui une véritable occupation et un très grand plaisir, et il y apportait une coquetterie d'esprit très piquante.
Le déjeuner, parfaitement bien servi, durait une demi-heure; en sortant de table (à dix heures et demie) le Roi rentrait à son cabinet, où le suivaient tous ceux qui avaient eu l'honneur de déjeuner avec lui et où Monsieur et le duc d'Angoulème arrivaient peu d'instants après; le Roi était assis près d'une très mauvaise table à écrire, en bois blanc très commun et couverte d'un drap vert dont le mauvais état annonçait un long service (on disait que cette table était celle dont le Roi se servait à Mittau et qu'il avait toujours traînée avec lui depuis cette époque); elle était surchargée d'almanachs de toutes les espèces, où le Roi cherchait fréquemment les renseignements dont il avait besoin pour éclaircir ses doutes sur les phases de la lune, le lever du soleil, les familles royales et princières de l'Europe, les ministres et les ambassadeurs des différentes puissances, etc.
Vis-à-vis du Roi étaient assises Madame, duchesse d'Angoulème, et ses dames de service. Madame travaillait toujours à quelque ouvrage à l'aiguille; tout le reste des assistants, même le frère du Roi, restait debout et formait un demi-cercle autour du fauteuil de Sa Majesté.
La conversation était ordinairement gaie, et le Roi en faisait tous les frais, s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre; il parlait à chacun de nous des choses qui pouvaient nous intéresser, et toujours d'une manière aimable, excepté quelquefois à ceux qui étaient le plus dans son intimité, comme les premiers gentilshommes de la chambre et les capitaines des gardes du corps, qu'il raillait souvent et bourrait parfois, mais rarement avec humeur, et c'était un moyen qu'il employait