‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 151 sur 218 · SERVICE AU PALAIS DES TUILERIES · texte numérisé non relu

SERVICE AU PALAIS DES TUILERIES

pour donner à la conversation, si elle languissait, un tour plus piquant et plus animé.

A onze heures moins dix minutes, Madame, duchesse d'Angoulème, quittait son ouvrage et se levait; elle s'avançait vers le fauteuil du Roi et faisçdt une profonde révérence; le Roi lui prenait et lui baisait la main avec une bonne grâce et une dignité remarquables : je n'ai jamais vu d'homme condamné i ne pas bouger de son fauteuil, y être aussi gracieux et aussi majestueux dans tous ses mouvements que Louis XVIII, et je m'étais tellement habitué à voir le Roi parler et agir toujours assis, qu'après sa mort j'ai été longtemps à m'accoutumer à voir son successeur recevoir et discourir debout et marcher sur ses jambes pour aller d'un endroit à un autre (ce qui est cependant bien naturel), et quoique assurément Charles X fût rempli d'élégance et d'aisance dans ses manières et dans ses réceptions, il me semblait que Louis XYIII était encore plus

gracieux et plus roi dans son fauteuil Mais je reviens au

détail de la journée de service des gentilshommes de la chambre.

Après ce baiser donné sur la main de la duchesse d'Angouléme, elle sortait du cabinet, ainsi que Monsieur et le duc d'Angoulème.

Le Roi, débarrassé alors de la présence des femmes, donnait souvent à la conversation, il faut bien l'avouer, un tour beaucoup plus libre et quelquefois même licencieux, mais ses gros mots étaient encore dits ordinairement avec esprit; d'autres fois ils provenaient des citations faites par le Roi de nos poètes anciens et modernes, parmi lesquels il y en avait dont les noms étaient aussi inconnus que les vers, mais la mémoire du Roi était prodigieuse, et à tout propos il citait des vers latins ou français et quelquefois en grande quantité.

A onze heures, le Roi faisait un petit signe de tète, accompagné d'un sourire gracieux, et nous regardant en même temps, il disait : c Messieurs... » A ce signal connu, chacun s'inclinait profondément et se retirait : parfois le Roi, en notant, ajoutait : c Si j'étais chez vous, je m'en irais >; mais cette plaisanterie revenait rarement.

A onze heures et demie, nous accompagnions le Roi à la messe. Si c'était un jour de réception, au retour de la messe, nous nous tenions derrière son fauteuil pendant qu'il causait avec les personnes qui lui étaient présentées; cela durait jusqu'à midi ou midi et demi, excepté les dimanches, où les réceptions étaient beaucoup plus longues.

A deux heures, le Roi montait en voiture pour sa promenade (excepté les mercredis et les dimanches). Il descendait le grand escalier, toujours dans son fauteuil à roulettes, au moyen d'une mécanique assez semblable à celle des montagnes russes, et le fauteuil entrait de plain-pied dans la voiture, préparée exprès pour cela, sous le grand vestibule du pavillon de Flore.

Le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes du corps et le premier chambellan mattre de Thôtel, tous trois de service se plaçaient avec le Roi dans sa voiture, tandis que les deux gentilshommes de la chambre et le maître d'hâtel de service montaient dans un carrosse tout pareil a celui où était Sa Majesté : on appelait cette seconde voiture Ten-cas. (Cet en-cas devait remplacer la voiture du Roi si elle venait à éprouver un accident pendant la promenade, ce qui arrivait bien quelquefois, car on roulait d'un train d'enfer sur le pavé, et alors on laissait au beau milieu de la route les deux gentilshommes et le maftre d'hôtel jusqu'à ce qu'un piqueur leur eût amené, du relais le plus proche, un autre en-cas; ce désagréable accident m'est arrivé une seule fois.)

La durée des promenades était réglée de manière que le Roi fût rentré aux Tuileries au plus tard quelques minutes avant six heures; on remontait son fauteuil dans son appartement au moyen de la même mécanique qui l'avait descendu. Nous accompagnions le Roi jusqu'à la porte de son cabinet, et nous montions ensuite chez le premier maftre d'hôtel pour y dtner; mais on était libre cependant d'aller dtner chacun chez soi, pourvu qu'on fût de retour à l'heure prescrite pour Vordre; au reste cette table du premier mattre était splendidement servie et absolument de même que celle du Roi; c'était là que dînaient le maréchal, major général de la garde, les

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