SERVICE INTÉRIEUR DU PALAIS
premiers gentilshommes de la chambre, les capitaines des gardes, le capitaine des Cent-Suisses et les officiers de service de la maison civile du Roi et de Madame, ainsi que les plus grands seigneurs de la cour et les ambassadeurs et seigneurs étrangers, quand ils étaient invités à dîner chez le Roi.
A huit heures et demie, nous nous rendions dans le grand cabinet, dit salle du conseil, pour attendre que le Roi vint y donner V ordre; c'était toujours entre huit heures trois quarts et neuf heures, et aussitôt qu'il entrait dans cette pièce, nous formions un demi-cercle autour de son fauteuil. Après avoir causé avec quelques-uns des assistants et parlé des événements de la matinée, de sa promenade et d'autres sujets, ordinairement de peu d'importance. Sa Majesté, se tournant vers le major général de la garde royale, disait à haute voix: t Monsieur le maréchal. » A ces mots, chacun reculait jusque dans le fond de l'appartement, et le maréchal, major général de service, s'approchant du Roi, se penchait vers Sa Majesté et recevait et rendait, à voix basse, le mot d'ordre; enfin le capitaine des Cent-Suisses, appelés dans la suite gardes à pied ordinaires du corps du Roi, recevait à son tour l'ordre du Roi, et aussitôt qu'il l'avait reçu. Sa Majesté, après avoir fait une légère inclination de tète au cercle, rentrait dans ses appartements, et de ce moment la journée de service était finie. Quelquefois Madame, duchesse d'Angoulême, nous faisait dire par un des officiers de sa maison qu'elle nous attendait chez elle, où nous trouvions une réunion assez peu nombreuse; on y faisait jusqu'à dix heures du soir quelques parties de jeu, soit au loto, soit à l'écarté.
Sous le roi Charles X, il y eut quelques changements dans le service de la journée, pour les gentilshommes de la chambre, mais j'en parlerai peut-être en son lieu.
On peut juger facilement, d'après le détail que je viens d'en donner, que ce service n'avait rien que d'agréable, et surtout d'honorable, par les occasions qu'il offrait d'approcher de si près de la personne du Roi, et particulièrement de s'asseoir i sa table et quelquefois même à son côté, ce qui paraissait presque sans exemple aux personnes de l'ancien régime,
c'est-à-dire de la cour de Louis XV et de Louis XVI; et une noble douairière du faubourg Saint-Germain, dont le petitfils, gentilhomme de la chambre, lui racontait le soir qu'il avait déjeuné ce jour-là avec le Roi, lui disait avec une majestueuse gravité que cela valait mieux que 50,000 livres de rente (4).
Le Roi était ordinairement placé à table entre Madame, duchesse d'Angoulème, et sa dame de service; mais quand Madame ne venait pas au déjeuner, ce qui, par quelque motif que ce fût, arrivait assez souvent, le Roi faisait placer auprès de lui, une fois dans leur semaine, les deux gentilshommes de la chambre {2), et pendant le déjeuner il leur faisait toujours quelques phrases de conversation particulière et avait pour eux de ces attentions aimables que pourrait avoir pour ses convives un mattre de maison qui voudrait faire bien les honneurs de sa table; je pense bien que la noble douairière dont je viens de parler aurait estimé ce dernier honneur au moins 60,000 francs de rente.
Au reste, malgré ses nombreuses infirmités et les souffances aiguës qui en étaient la suite,j'ai toujours vu le roi Louis XVni aimable et de bonne humeur : il apportait beaucoup de recherche et d'empressement à être agréable à chacun de ceux qu'il admettait ainsi dans son intérieur, et par exemple, à table, il avait toujours devant lui les deux meilleurs plats qui y fussent servis, et il ne manquait jamais, aussitôt qu'on était assis,. d'en offrir à tous les convives en les appelant chacun par leur nom : de même, un moment avant la fin du déjeuner, on lui apportait deux petites carafes remplies, l'une de vin de Malaga et l'autre de vin de Chypre. Il recommençait alors à en offrir, mai& seulement à chaque personne qui était admise
(1) Comme appoiniemeDts, la charge de gentilhomme de la chambre n'était pas largement rétribuée; elle donnait à ceux qui en étaient titulaires un traitement de 6,000 francs par an, auquel le Roi ajoutait, pour ceux qu'il voulait le mieux traiter, » et j'étais du nombre, — une pension annuelle de 1,000 francs sur sa cassette ; il y avait bien quelques dépenses de toilette à faire, surtout la première année, mais néanmoins ce traitement était suffisant.
(2) Le premier gentilhomme de la chambre était placé, à table, en face du Roi.