‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 153 sur 218 · SERVICE INTÉRIEUR DU PALAIS · texte numérisé non relu

SERVICE INTÉRIEUR DU PALAIS

pour la première fois à sa table, car n'oubliant pas lequel des deux vins vous aviez choisi cette première fois, il vous- en envoyait un petit verre, sans voue consulter, toutes les autres fois que vous aviez l'honneur de déjeuner avec lui.

Voilà un long détail de choses bien minutieuses, mais tous ces riens, venant de la part du Roi, avaient de l'importance pour moi, et j'écris surtout pour des gens qui, je l'espère et le crois, seront aussi bons royalistes légitimistes que moi.

J'avais depuis longtemps le projet de me reposer, dans l'oisiveté des officiers généraux en temps de paix, de toutes les fatigues que j'avais éprouvées en remplissant pendant dix ans les fonctions de colonel commandant dans la cavalerie; j'étais maréchal de camp depuis l'année 1815, et je résolus de me mettre sous la remise pendant quelque temps; après en avoir donc respectueusement prévenu le Roi et M. le duc d'Angoulême, qui, tous les deux, voulurent bien me dire les choses les plus flatteuses sur les regrets qu'ils éprouvaient de me voir quitter le commandement des dragons de la garde, j'écrivis officiellement au général Digeon, pour le prier de demander au ministre de la guerre que je fusse admis au traitement des maréchaux de camp en disponibilité, et par conséquent remplacé dans les fonctions de colonel de ce régi* ment, et peu de temps après, le marquis de Castelbajac (1) fut nommé pour me succéder dans cet emploi; il était en ce moment et depuis six ans colonel commandant d'un régiment de chasseurs à cheval.

Aussitôt que j'eus connaissance de sa nomination, je me rendis à Melun, où les dragons de la garde étaient encore en garnison^ pour y régler mes comptes (2) et faire mes adieux

(1) De Ca«<«l6ajii6(Bartbélemy-Domimque-Jacques-Àrmand), né à Ricaud (Hautes-Pyrénées) le 12 juin 1787, élève de Fontainebleau le 17 octobre 1806, soas-lieutenant au 5* hussards le 11 avril 1807, colonel des chasseurs d'Angoulême le 4 juillet 1815, colonel des dragons de la garde le 8 juin 1821, maréchal de camp le 28 octobre 1826.

(2) J6 confiai au conseil d'administration, afin qu'il en fit la remise au nouveau colonel lors de son arrivée, toutes les économies que j'avais faites en administrant le régiment; elles se montaient à plus de 30,000 francs, dont 14,000 francs en espèces sonnantes, et le surplus en draps, toiles, fourgons, etc.

à tous ces braves gens; cela se passa fort bien de part et d'autre, et j'avoue qu'au] moment de cette séparation j'éprouvai un vif attendrissement et des regrets bien affectueux de quitter un corps si parfaitement composé et à la bonne organisation duquel j'avais donné des soins si attentifs.

Je venais de passer six mois à la campagne avec ma famille, depuis le moment où j'avais quitté le commandement des dragons de la garde, lorsque je fus, au i" janvier 1822, rappelé à Paris, afin d'y faire, pour la seconde fois, mon service de gentilhomme de la chambre; pour donner un échantillon des après-déjeuner du Roi, je vais copier ici, seulement pour cette année, les notes que j'avais soin d'écrire chaque jour en sortant du cabinet de Sa Majesté.

f 16 janvier, — Nous étions ce matin seize à table au déjeuner du Roi; Madame, duchesse d'Angoulôme, y était avec quatre de ses dames; il y avait en outre dix hommes; le Roi n'a pas causé, et en général il parle peu à table (sans doute à cause des domestiques).

J'étais séparé de Madame par quatre ou cinq personnes, et au milieu du déjeuner on vint à parler d'un jeune lieutenant des dragons de la garde. Madame me demanda, à haute voix, s'il était bon officier. Je trouvai la question un peu directe pour la place où nous étions, et pour qu'à l'avenir il ne m'en fût plus adressé de pareilles aussi publiquement et surtout en présence du Roi, je répondis affirmativement, mais en lui faisant observer que j'aurais été fort embarrassé pour lui répondre si je n'avais pas eu de bien à dire de ce jeune homme, c 0ht bah, baht dit Madame en riant à moitié, il faut toujours répondre ce qu'on pense; le Roi n'entend jamais ces choses-là. •

Après déjeuner le Roi est rentré dans son petit cabinet,

comme tous les jours, et après plusieurs propos sur la pluie et le beau temps, on est venu à parler de l'opéra-comique de Rose et ColaSy et il s'est mis à nous chantonner la parodie des paroles de cet air :

Sans chien et sans houlette (6tf ) J*aimerais mieux garder cent moutons prés d*un blé, Qu'une flllette Dont le cœur a parlé.

La parodie que le Roi chantait est ainsi conçue :

Sans brosse et sans sellette (6û) J'aime mieux nettoyer Cent paires de souliers.

Qu'une paire de bottes Dont le cuir est mouillé.

Nous avons tous beaucoup ri, et le Roi a ajouté, en partant, aux ducs d'Havre et de Gramont qui étaient à côté de lui (mais cependant de manière que tout le monde pût l'entendre), qu'un acteur chantant cette ariette, sur le théàtret et étant en distraction, après avoir dit : f cent moutons près d'un blé qu'une fillette... > se rappela tout à coup la parodie et en chanta le dernier vers, ce qui fit : c qu'une fillette... dont le cuir est mouillé. >

Madame n'a pas fait semblant d'écouter» et c'est la seule fois que j'aie vu le Roi s'égayer ainsi devant elle.

On parla un moment après de dames qui devaient quêter à l'Assomption le dimanche suivant, et le Roi nous a raconté à ce sujet que Mme de Forcalquier, quêtant un jour et s'étant arrêtée devant un gros financier, celui-ci lui avait dit très haut et brutalement : t Je n'ai rien.— Alors, monsieur, réplique Mme de Forcalquier en lui présentant la bourse, prenez, car c'est pour ceux qui n'ont rien que je quête. » Le fijiancier, confus, se hâta de mettre beaucoup d'or dans la bourse de quête.

Après que Madame a été sortie du cabinet, on a parlé de l'église de TAssomption, où elle se rendait pour entendre un sermon; et le Roi nous a dit que lorsque cette église fut

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