ANECDOTES SUR LA COUR
La conversation, après déjeuner, a été sérieuse et insignifiante; j'ai pensé que nous étions trop peu de monde pour que le Roi ftt de grands frais de conversation.
22. — Madame n'a pas déjeuné aujourd'hui avec le Roi. Sa Majesté a causé littérature latine et française et nous en a cité plusieurs morceaux remarquables et peu connus dans les deux langues.
Ma semaine de service pour le mois de janvier est finie d'aujourd'hui.
Pendant notre semaine de service, nous avions fréquemment occasion de voir dans le salon les ministres, quand ils attendaient le moment de travailler avec le Roi, et avant qu'ils fussent introduits dans son cabinet, nous pouvions facilement causer avec eux; cela valait mieux que d'en obtenir une audience particulière chez eux.
Le ministre de la guerre (maréchal duc de Bellune), me rencontrant dans le grand cabinet un jour de cette semaine de service, me plaisanta sur le repos que je me donnais, et je lui répondis à peu près sur le même ton qu'il ne tenait qu'à lui d'y mettre fin, en me faisant rentrer comme maréchal de camp commandant une brigade de cavalerie dans la garde royale, où j'étais payé pour croire qu'il n'y avait pas trop de repos, c Je ne demande pas mieux, me répliqua-t-il, mais il faut pour cela deux choses : la première, qu'il y ait une brigade de vacante, et ensuite que vous ayez fait une inspection de cavalerie dans l'armée. »
Je vis par ces paroles du ministre qu'il était dans de bonnes intentions pour moi ; il n'aurait pas voulu me leurrer d'une fausse espérance, ni contracter si légèrement une sorte d'engagement envers moi, de me donner le commandement de la première brigade qui viendrait à vaquer dans la garde royale; je m'empressai donc de prendre la balle au bond, et je lui demandai tout de suite de me comprendre au nombre des inspecteurs de cavalerie pour cette même année; il me le promit, et je le quittai fort content d'avoir ainsi mis cette affaire en aussi bon train.
Quelques mois après, je reçus effectivement mes lettres de
service pour aller inspecter, dans le nord delà France, quatre régiments de cavalerie, savoir : le 6* de dragons à Lille, le 3* de chasseurs à Valenciennes, le il* de chasseurs à Ahbeville, et le 16* de chasseurs à Arras.
Après avoir reçu les instructions particulières du ministre, je partis de Paris vers le 15 juillet avec mon aide de camp (M. de Lauzière d'Arestel) (1), et je commençai mon opération par le 16' de chasseurs, commandé par le marquis d'Épinay- Saint-Luc (2); ce régiment, que je vis au grand détail et dont je passai fort rapidement l'inspection, me tint occupé pendant treize à quatorze jours, du matin au soir; je ne prenais à la lettre que le temps de manger, et je travaillais une bonne partie de la nuit pour mettre les écritures en état, car il y en avait à cette époque un grand nombre que l'inspecteur devait faire lui-même.
D'après ce premier échantillon, je vis bien qu'il me faudrait deux mois pour couler à fond les quatre régiments dont l'inspection m'était confiée; mais aussi je puis dire qu'il ne manquait rien à ce travail et qu'il fut fait le plus consciencieusement du monde. Ayant commandé moi-même, pendant dix ans de suite, différents régiments de dragons et de chasseurs, j'étais, sous tous les rapports, fort au fait de ce qui concernait ces deux armes, et il n'était pas facile aux colonels qui se trouvaient alors sous ma férule de me cacher ce qu'ils auraient bien voulu que je ne visse pas.
D'Arras, j'allai inspecter à Lille le 6* de dragons, qui était commandé par le baron Dornier (3).
(1) De Lauzière d'Arestel (Renô-Jean-Qaude), né à Belmont (Ain) le 20 mars 1783. f 29 juin 1855, soldat dans la légion du Midi le 9 février 1805 . sous-lientenant le 9 mars 1807, garde du corps (compagnie Wagram) le H jain 1814, capitaine d'état-major le 12 décembre 1818, admis au traitement de réforme le 18 décembre 4830.
(2) D'Épinay-Saint-Lue (Timoléon, marquis), né à Paris le 4 novembre 1778, BOUS -lieutenant au régiment du Perche-infanterie le 7 juillet 1784, émigré, an service de l'étranger jusqu'en 1814, capitaine dans la garde & cheval de Paris en 1814, colonel du 16* régiment de chasseurs le 27 septembre 1815, maréchal de camp le 22 mai 1825.
(3) Dornier (Gabriel-François, chevalier, puis baron), né à Rueil le 10 janvier 1772, f 23 janvier 1844, enfant de troupe au régiment des gardes suisses le 1" février 1774, sous-lieutenant le 6 vendémiaire an Yt; fait