PORTRAIT DU MARÉCHAL SOULT. IS
sible de rencontrer un homme qui, comme lui, sous un extérieur grossier, sût cacher autant de facilité, de perspicacité et de finesse dans les affaires : il était doué d'un tact sûr, d'un esprit délié et souple quand il le fallait (malgré sa rudesse naturelle) et d'une grande fermeté de caractère ; en guerre, il aimait assez les entreprises vigoureuses, et une fois qu'il y était engagé, il s'y opiniâtrait avec beaucoup de force; il aimait la bonne chère, et, malgré son air froid et contraint avec elles, il aimait passionnément les femmes. Sa femme a toujours exercé un grand empire sur lui, et devant elle je l'ai toujours vu fort petit garçon.
J'ai dit qu'en guerre il aimait les entreprises vigoureuses; mais c'était cependant pourvu qu'il n'y payât pas trop de sa personne, car il était loin d'avoir le brillant courage da maréchal Ney et du maréchal Lannes; on pouvait même lui reprocher l'excès contraire, et de se mettre trop soigneusement à l'abri du danger; ce défaut lui était venu avec la grande fortune qu'il avait faite, et il n'était pas rare de rencontrer des officiers qui ne regardaient pas à se faire tuer quand ils n'étaient que colonels ou simples généraux, mais qui, plus tard, se mettaient bien à l'abri derrière leur bftton de maréchal; au reste, cette prudence sur le champ de bataille ne le suivait pas sous la tente, et c'était là qu'il concevait et qu'il ordonnait souvent devant l'ennemi des mouvements audacieux qu'il faisait exécuter ensuite par des hommes d'un courage et d'une intrépidité reconnus.
Le maréchal était logé à Lintz, ainsi que nous, dans le palais de la Résidence; c'est une très belle habitation; on pourrait même dire une maison royale; sa table, fournie par la province, était excellente. Il parcourait de temps en temps les cantonnements de ses lieutenants généraux, et il était ton* jours reçu au milieu des fêtes, des bals, des festins et des parties de chasse; nous jouissions, dans toute leur plénitude, des droits du vainqueur, et je ne pouvais m'empôcher d'admirer souvent la bonté et la patience des Autrichiens; je ne réfléchissais pas alors qu'il leur aurait été difficile de faire autrement, et j'attribuais toutes leurs prévenances à leur
bonne volonté et à leur amitié pour nous; le fait est qu'ils y mettaient une complaisance et un air de plaisir que je n'ai plus retrouvés chez aucun peuple, en en exceptant pourtant les Bavarois.
De Lintz, le maréchal transporta son quartier général à Passau, où nous ne devions rester que peu de temps, car les journaux, les nouvelles particulières et même officielles, nous annonçaient tous les jours que nous allions rentrer en France; mais ce n'étaient pas là les vues de l'Empereur; les projets de la Prusse pendant la campagne de 1805, et son alliance avec la Russie et TAutriche, lui étaient parfaitement connus; il commençait à la serrer de près, et nous calculions nousmômes que nous pouvions, en dix ou douze jours, aller de nos cantonnements de Passau à Berlin, en comptant un jour seulement pour la destruction de l'armée prussienne, car, à cette époque, nous ne doutions de rien, et tout le monde sait, au reste, que le 14 octobre de cette même année, l'armée prussienne fut anéantie et la Prusse entièrement conquise dans les champs d'Iéna et d'Auerstaedt; mais je ne veux pas anticiper sur le récit de ces grands événements.
Le maréchal resta six mois à Passau, ou Freudenhain, maison de campagne du prince évèque de Passau, située aux portes de cette ville et dans une charmante position; tous les différents corps de l'armée étaient cantonnés de la manière la plus avantageuse dans ces provinces si fertiles; nos soldats étaient parfaitement bien vus des habitants; chacun d'eux, dans son logement, était l'ami de la maison; l'instruction et la discipline gagnaient tous les jours; les recrues et les effets d'habillement venant des dépôts établis en France arrivaient exactement; l'armée se renforçait au physique et au moral, et il était aisé de prévoir que, si l'occasion s'en présentait de nouveau, elle aurait les mômes succès qu'à Austerlitz.
Nous étions assez voisins des États prussiens pour entendre parler à chaque instant des préparatifs immenses que faisait le gouvernement de ce pays pour mettre son armée en campagne; mais nous avions trop de confiance dans nos propres forces pour croire que le cabinet de Berlin voulût se hasarder