CONCENTRATION DE L'ARMÉE
dans une lutte que nous regardions comme si inégale; d'ailleurs, la correspondance même du gouvernement français avec les chefs de notre armée n'indiquait pas qu'il regardât la guerre avec cette puissance comme inévitable ni prochaine; cependant, soit que le maréchal Soult eût mieux pénétré les projets de Napoléon, soit qu'il eût reçu des instructions secrètes, soit enfin un effet du hasard, il partit de Passau le 22 septembre 1806 pour passer en revue les différentes divisions de son corps d'armée qui étaient à Landshut et Braunau, ainsi que dans les provinces voisines, et cette tournée eut tout à fait l'air d'une revue d'entrée en campagne.
Cette course ne devant durer que quelques jours, il n'emmena avec lui que son premier aide de camp (le colonel Ricard) (1) et moi.
Nous commençâmes par Landshut, où- était cantonnée une division d'infanterie commandée par le général Levai (2). Nous y restâmes deux jours; de là, nous nous rendîmes à Munich, où était le grand quartier général de l'armée française; le maréchal eut l'honneur d'y faire sa cour au roi de Bavière; nous n'y restâmes qu'un jour, et le 26 septembre, nous étions à Braunau, où se trouvaient cantqnnées une division d'infanterie et la cavalerie légère; le maréchal n'y resta non plus qu'un jour, et le 27, étant en route pour se rendre à Ratisbonne, où il avait encore des troupes à inspecter, il fut rejoint par un courrier qui lui apportait la nouvelle de la rupture avec la Prusse, et l'ordre de se mettre sur-le-champ
(1) Depuis lieutenant général dans la garde royale et pair de France.
Ricard (Étienne-Pierre-Silvestre, comte), né à Varés (Aveyron) le 31 décembre 1771, f 5 novembre 1843, entré au service en 1788, colonel en 1804, aide de camp du maréchal Soult, général de brigade en 1806, baron de l'Empire le 7 juin 1808, grade de général de division le 10 septembre 1812, comte de TEmpire en 1812, accompagna le Roi à Gand, pair de France le 17 août 1815, membre du comité d'état-major en 1818.
(2) Levai (Jean-François, baron), né à Paris le 18 avril 1762, f 7 août 1834, soldat dans le régiment de Poitou le 11 décembre 1779, chef de brigade commandant la 99* demi-brigade le 12 mars 1793, général de brigade le 2 octobre 1793, général de division le 9 messMor an XII, mis en retraite le 4 septembre 1815, relevé de cette position le 26 mai 1817.. replacé en retrait* le l» janvier 1819.
en mouvement avec son corps d'armée pour se porter sur les points qui lui étaient indiqués.
Il s'arrêta dans le premier village que nous trouvâmes sur la route, et, ayant consulté les cartes du pays, en moins de deux heures il nous dicta tous les ordres nécessaires pour que les divisions cantonnées à Passau, Landshut et Braunau se missent en marche pour se rendre à Ratisbonne, qui était le rendez-vous général de tout son corps d'armée; ses ordres étaient remplis de détails minutieux sur les objets dont il fallait pourvoir le soldat en entrant en campagne, et j'eus, en cette circonstance, lieu d'admirer encore l'extrême facilité d'esprit de celui qui s'occupait également des grands mouvements de guerre et des plus petits détails de caserne.
Il était le 28 septembre à Ratisbonne, où toutes ses troupes furent réunies le i*' octobre; le 2, nous allâmes à Amberg, où nous restâmes jusqu'au 6; le 7, nous entrâmes à Baireuth, sans avoir encore vu l'ennemi; dans cette dernière ville, riche et bien peuplée, on frappa plusieurs réquisitions pour les besoins de l'armée, et entre autres une de chevaux; le maréchal en fit donner deux à chacun de ses aides de camp, et cela m'aida beaucoup à bien faire mon service pendant cette campagne.
De Baireuth, nous nous dirigeâmes sur Géra, en passant par Plauen et Weyda; nous étions le 12 â Géra, et nous nous attendions à rester quelques jours dans cette ville; on savait bien que l'armée prussienne était près de nous, mais on ne connaissait pas assez positivement la position qu'elle occupait pour faire un mouvement décisif, lorsque le 13 dans l'après-midi nous reçûmes tout à coup Tordre de partir précipitamment pour nous rendre à léna, avec injonction d'y arriver le soir même, ou dans la nuit.
J'y étais à onze heures du soir, bien fatigué d'une marche de nuit longue et difficile, et je me trouvais déjà reposé en entrant dans la maison réservée pour le maréchal, par l'aspect d'un très bon souper tout prêt et des appartements élégants tout disposés pour nous recevoir, lorsqu'un terrible incendie qui éclata près de cette maison et consuma une partie
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du quartier nous força à Tévacuer au plus vite; j'eus même quelque peine à en tirer mes chevaux, et je courus me réfugier au bivouac de notre cavalerie légère, où il fallut souper avec une mauvaise grillade tout enfumée, et coucher sur quelques brins de paille que Ton me céda par complaisance. Cela ressemblait bien peu à l'hôtel élégant dont Tincendie venait de nous chasser; mais nous étions à la veille de trop grands événements pour faire attention à ces petites contrariétés.
Mon mauvais lit et le bruit du canon m'éveillèrent de grand matin; notre corps d'armée se mit bientôt en mouvement, et après avoir traversé un grand bois qui nous masquait, nous débouchâmes sur l'extrémité de l'aile gauche des Prussiens et nous nous engageâmes aussitôt, mais ils cédèrent promptement le terrain; ils n'étaient pas assez en force sur ce point pour résister à notre attaque.
Le maréchal me donna alors l'ordre d'aller rendre compte i l'Empereur que nous avions débouché sur le champ de bataille et que nous chassions l'ennemi devant nous; je devais en même temps lui demander ses ordres pour nos mouvements ultérieurs; après avoir couru longtemps, je trouvai enfin l'Empereur, entouré de son état-major, près d'un village où le feu était très vif, et qui était attaqué par le corps du maréchal Lannes; je m'approchai de l'Empereur et lui rendis compte de ma mission. < Le maréchal Soult a-t-il son cul ici?» Cette expression me parut si singulière que je ne savais que répondre, et je me trouvai devant lui encore une fois dans la môme position qu'à Brûnn; il me répéta la même question mot pour mot, et je ne la comprenais pas mieux, quand un de ses aides de camp qui était auprès de moi, et qui vit mon embarras, me dit à demi-voix : « A-t-il sa gauche ici, est-elle arrivée? >
Je compris alors que l'Empereur demandait si la queue de notre corps d'armée, qui avait marché toute la nuit, était entièrement arrivée sur le champ de bataille; je lui répondis afiBrmativement, et il m'envoya alors porter au maréchal l'ordre de marcher rapidement en avant, afin de se trouver en ligne avec les autres corps de l'armée.
Ce mouvement ne fut pas difficile à exécuter, car nous n'avions devant nous que peu de troupes, qui se retiraient aussitôt qu'on les attaquait.
Les Prussiens ne me parurent pas, dans cette bataille, opposer à nos troupes une résistance bien vigoureuse; ils se firent tuer, mais ils se battirent mal, et la bataille ne fut pas indécise un seul instant.
Le soir, ils étaient en pleine déroute, et dans une telle confusion qu'ils ne savaient plus où ils allaient; la plus grande partie de l'armée française n'avait pas été engagée (les corps d'Augereau, de Bernadotte, les deux tiers de celui de Soult, et toute la garde impériale, n'avaient pas brûlé une amorce).
Dans la journée, nous avions été chargés (la division d'infanterie du général Saint-Hilaire) par la cavalerie saxonne, qui avait montré beaucoup de résolution, mais qui avait été repoussée par noscarrés d'infanterie; je vis un officier saxon, renversé dans une de ces charges sans avoir été blessé, arracher le fusil d'un de nos fantassins et se battre corps à corps avec un de nos grenadiers; il fut tué après avoir refusé de se rendre.
Je fus envoyé dans la nuit porter un ordre à une de nos divisions d'infanterie, mais je me perdis dans la plaine immense où nous étions, et ne pouvant plus rejoindre le maréchal, je restai dans un grand village où était bivouaquée la cavalerie légère du maréchal Bernadotte; à minuit, nous fûmes réveillés par un régiment d'infanterie prussienne qui venait s'y loger et qui, nous y trouvant établis, se retira promptement; mais il ne savait plus où aller, et, au point du jour, il fut pris tout entier.
Je ne parlerai pas des suites décisives de cette bataille, tout le monde les connatt; un mois après, le royaume de Prusse et l'armée prussienne n'existaient plus ; tout était au pouvoir des Français.
Le lendemain de notre victoire, le maréchal Soult fut envoyé avec son corps d'armée sur Magdebourg, pour pour* suivre quelques débris de l'armée prussienne; la désertion était très considérable dans cette armée battue, composée en