‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 161 sur 218 · AGITATION DE LA POLICE · texte numérisé non relu

AGITATION DE LA POLICE

Enfin ce général, sans doute éclairé par les lumières de son chef d'état-major et soupçonnant que plusieurs voyageurs venant d'Espagne ou y allant portaient d'un pays dans l'autre des lettres tendant à favoriser les projets de la malveillance, m'invitait (lettre du 23 novembre) à faire fouiller par la gendarmerie, placée à l'extrême frontière , tous les voyageurs, sans distinction, allant en Espagne ou en revenant, pour s'assurer s'ils n'étaient pas porteurs de lettres contraires aux intérêts du Roi et à la tranquillité générale; et toutes les lettres qui présenteraient un caractère hostile, ou fortement douteux, devaient lui être immédiatement envoyées àloulouse.

Pour cette fois je me révoltai tout à fait; tant qu'il n'avait été question que des sots rapports de police de Paris et de Toulouse, je m' étais contenté de répondre que j'exerçais une surveillance active, et effectivement j'avais les yeux fort grands ouverts sur tout ce qui se passait à portée de la frontière dont le commandement m'était confié, et je n'y voyais rien ou du moins rien de dangereux ni de répréhensible; mais puisqu'on voulait me prescrire des mesures aussi acerbes et aussi arbitraires que celles ordonnées parM. Liger- Belair dans cette lettre du 29 novembre, je ne pouvai» plus honorablement me taire et m'y soumettre, et s'il avait persisté dans ces idées, j'aurais demandé à être remplacé dans mon commandement; j'écrivis donc courrier par courrier au lieutenant général pour lui représenter que les mesures qu'il avait arrêtées offraient des difficultés insurmontables; que certains jours dans le mois, et notamment ceux de marché ou de foire à Saint-Béat, à Aspet et dans bien d'autres localités près des frontières, il entrait en France dans une seule matinée 1,000 ou 2,000 Espagnols venant de la vallée d'Aran qui, le soir même ou le lendemain^ rentraient en Espagne, et qu'il en était de même des Français allant pour leurs intérêts de commerce dans la vallée d'Aran. Comment alors surveiller et fouiller tant de monde? Comment deviner dans une si grande multitude s'il s'y trouve des individus suspects, et quels ils sont? Quel est d'ailleurs le voyageur, soit français, soit espagnol, qui consentirait à se laisser fouiller par un

gendarme, à laisser décacheter les lettres dont il serait porteur? Qu'aurait<on à lui répondra s'il accusait le gendarme de lui avoir soustrait tout ou partie de ses effets? Qui jugera si les lettres décachetées (qu'il faudra d'abord traduire si elles sont en espagnol) présentent un caractère hostile ou seulement douteux? Ce ne serait certes pas moi, car je me refuserais à une pareille mission , qui n'était plus dans mes attributions militaires; enfin je faisais pressentir mille autres difficultés de détail qu'il serait trop long de déduire ici.

Je terminais en proposant, si l'on voulait absolument fouiller les personnes venant d'Espagne en France, ou allant de France en Espagne, d'indiquer dans chaque département frontière un seul point par où l'on pourrait entrer et sortir et d'y établir un officier de gendarmerie et des agents de police chargés de fouiller et d'interroger les voyageurs, ainsi que de visiter leurs papiers, mais je déclarais que, dans mon opinion, on n'atteindrait pas, même en prenant cette mesure, le but qu'on se proposait; c'était d'ailleurs renoncer à tout commerce avec l'Espagne, peut-être même à toute communication, car si on tenait absolument à empêcher l'introduction en France des lettres ou autres papiers révolutionnaires pouvant être envoyés de la Péninsule, il fallait donc établir la même surveillance dans tous nos ports de mer pour les bâtiments provenant des ports espagnols, et cependant nous étions encore en pleine paix avec ce pays.

Ces représentations firent sans doute ouvrir les yeux au lieutenant général Liger-Belair sur le ridicule et l'inutilité des dispositions qu'il avait prescrites; il biaisa dans sa réponse sur ce qu'il était possible de faire pour nous préserver du dangereux contact d'un mauvais voisinage, et je ne donnai aucune suite à sa lettre du 23 novembre, mais je n'en étais pas moins tracassé par les embarras de police qu'on nous suscitait à chaque instant sur la frontière, et qui presque toutes nous venaient de M. Franchet-Despéreux (4).

Nous n'étions pas moins contrariés de l'indécision, je dirai

(1) Qu'à cause de cela nous avions surnommé Franchet le peureux.

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