ENTREVUE AVEC LE BARON D'EROLES
Je lui parlai des troupes qu'il avait jetées dans le fort d'Urgei ; il me répondit que le générai Romagosa, qui y commandait, avait une garnison de 2,000 hommes, mais fort peu de vivres, parce que la place, qu'on n'avait approvisionnée d'abord que pour 1,000 hommes pendant un mois, s'était, après plus mûr examen, trouvée si délabrée qu'on avait jugé nécessaire, pour la défendre, d'y mettre 2,000 hommes, mais qu'on n'avait pas augmenté les vivres en proportion de ce surcroît de garnison. Il me confia que, dans une dépêche qu'il venait de recevoir du général Romagosa, ce dernier lui mandait qull n'avait plus que pour sept jours de vivres; le baron croyait ce renseignement inexact, mais il m'assura que si, dans quinze jours, l'armée française n'était pas en Catalogne, la garnison d'Urgei serait obligée d'évacuer le fort et de faire une trouée à travers l'armée de Mina pour gagner les frontières de France. Mais, disait-il, si une division de 6,000 Français marchait sur Urgel, toute l'armée de Mina serait détruite ou dispersée; il ajoutait que, lors de l'entrée de l'armée française en Espagne, il se chargerait de réunir 10,000 Catalans avec lesquels il couvrirait parfaitement nos deux flancs, et que ces auxiliaires espagnols seraient pour nous ce que les Cosaques sont pour l'armée russe. Le fait est qu'il jouissait d'un grand crédit en Catalogne et que c'était l'homme le plus propre à commander les royalistes de cette province.
Il me fut facile de juger par la suite de cette conversation qu'il y avait peu d'accord entre les chefs royalistes espagnols et entre ceux-ci et la régence.
Au reste, le baron d'Eroles avait des opinions fortes et prononcées qui, en général, me parurent justes, bien qu'il fût quelquefois difficile de les comprendre, parce qu'il s'exprimait mal en français, et je fus plusieurs fois sur le point de le prier de me parler espagnol; je l'aurais mieux entendu.
Je lui donnai à dtner le même jour, ainsi qu'aux officiers qui étaient avec lui; M. de Courten, son chef d'état-major, Suisse d'origine, me parut fort bien ; tous ces officiers semblaient penser que, si nous tardions à déclarer la guerre à la
révolution espagnole, dans trois mois il ne resterait pas vestige de l'Armée de la foi, bien qu'ils ne portassent pas le nombre des troupes constitutionnelles, organisées en ce moment, à plus de 40,000 hommes; mais on faisait alors, pour l'augmenter, une levée de 60,000 recrues.
Le baron d'Ëroles partit peu de jours après pour Toulouse. Il avait laissé sa femme avec un assez grand nombre de réfugiés des deux sexes dans le village français de Chaune, près la frontière, et les paysans étaient naturellement si mauvais dans cette partie qu'ils insultaient à tout propos ces malheureux Espagnols, et ils eurent, pour la baronne d'Ëroles ellemême, les plus mauvais procédés. Ces paysans étaient portés en faveur ^de Mina et des constitutionnels, et ils étaient confirmés dans cette idée par nos libéraux, dont les petites villes frontières étaient remplies, surtout dans la classe des notaires, des avoués et des médecins, précisément l'espèce d'hommes qui ont le plus de crédit sur l'esprit des paysans.
Bientôt après une division des troupes de Mina arriva dans la vallée d'Aran et ses avant-postes s'établirent près du Pont du Roi, sur l'extrême frontière; les miens y étaient également placés, mais j'avais donné les ordres les plus sévères pour qu'il n'y eût aucune communication entre nos troupes et les leurs; je fus même forcé d'interdire aux individus faisant partie de cette division constitutionnelle toute entrée en France, car nos villages sur la frontière étant pleins de réfugiés royalistes espagnols, si les ofiiciers ou les sous-officiers de l'armée de Mina y avaient été admis, cet hérofque peuple (ainsi qu'il s'intitule lui-même) .en serait venu tout de suite aux coups de couteau, suivant leur usage dans leur propre pays, et il nous aurait été bien difiicile de maintenir la police parmi ces furieux; au reste, ce détachement de constitutionnels' ne passa que peu de jours dans la vallée d'Aran, et il eut même beaucoup de peine pour en sortir, à cause de la quantité de neige qui interceptait tous les passages dans les montagnes.
Le général Romagosa (1) ne tarda pas, ainsi que le baron d'Eroles me Tavait annoncé, à manquer de vivres dans la forteresse d'Urgel, mais il y tint cependant bien plus longtemps qu'il ne l'avait dit lui-même, car ma conversation avec le baron avait eu lieu le 12 décembre, et ce ne fut que le 3 février suivant que la garnison d'Urgel, n'ayant plus de vivres, dut évacuer ce fort après l'avoir vaillamment défendu. Romagosa fut forcé d'abandonner trois à quatre cents malades ou blessés dans la place, qui y furent massacrés par les constitutionnels, et à la tète de quinze à seize cents bommes, il perça à travers l'armée de Mina et gagna la vallée d'Andorre, pays neutre, d'où ils entrèrent en France, je crois, le 5/évrier.
A la fin.de ce même mois, le lieutenant général comte Liger-Belair fut remplacé dans le commandement de notre division active, et aussi dans celui de la 10* division territoriale. Ce général avait pu être jadis un homme de guerre, mais depuis qu'il était dans l'impossibilité de monter à cheval et même presque de marcher à pied, il ne pouvait rien voir par lui-même, et, malheureusement pour lui, et et pour nous, il avait pris pour guide son chef d'état-major, un certain colonel Juchereau de Saint-Denis (2), homme
(1) Ce brave officier, qui sortait de la classe des paysans et savait à peine lire et écrire, fut placé dans la garde royale espagnole après la déli- ▼rance de Ferdinand VII par les armées fhinçaises. Plas tard, lors de la mort de ce dernier, il se déclara pour Charles Y, et ayant été pris en Catalogne par les troupes constitutionnelles, il fui barbarement assassiné»
(8) Jueh^reau de SaitU-DenU (Antoino), né à Bastia le 14 septembre 1776,
sans moyens militaires et sans aucune connaissance pratique de la guerre^ dont il croyait cependant tenir toute la science parce qu'il parlait à tout propos des contreforts des Pyrénées, des points culminants de telle ou telle position, et des versants sud et nord des montagnes; espèce de faux bel esprit sans suite dans ses idées et sans ordre dans son service, et dénué de toutes les qualités et de toutes les connaissances nécessaires à un bon chef d'état-major.
Conduit par un tel brouillon, totalement privé de ses jambes et ayant à peine sa tète, le comte Liger-Belair ne pouvait pas manquer de se fourvoyer souvent au milieu des circonstances difficiles où les événements de la révolution espagnole plaçaient sans cesse le commandement de la 10* division territoriale; sa faiblesse physique et morale, jointe aux bévues journalières de son chef d'état- major, nous firent faire bien du mauvais sang dans le long hiver de 1822 à 1823; aussi fut-il peu regretté dans les deux divisions dont il quittait le commandement; malheureusement, son successeur ne valait pas mieux sous les rapports militaires, et valait moins sous tous les autres ; cependant, comme il était dans la force de l'&ge et de la santé, il convenait sans doute davantage pour la guerre active que nous allions faire en Espagne.
Ce fut le lieutenant général vicomte Pamphile Lacroix (mon collègue à la chambre du Roi) qui remplaça le comte Liger-Belair, ou, pour mieux dire, ce fut Mme Pamphile Lacroix, car elle avait pris un tel ascendant sur son mari que, même pour les affaires de son commandement militaire, il ne faisait rien sans avoir pris ses avis ni contre ses avis. Il est rare de voir une captation et un aveuglement pareils, et vous allez vous imaginer sans doute que cette femme était jeune, belle, aimable et spirituelle ? Eh bien, sur tous ces points, c'était le contraire; elle était bossue et laide à
f 10 septembre 1850, élève à l'école militaire de Pontlevoy en octobre 17S5 ; successivement au service de l'Angleteire, du Canada, de la Sublime Porte: colonel du génie en Espagne et employé dans l'armée française le SO mars 1810, adjudant commandant le 15 août 1814, maréchal de camp le 31 décembre 1831; retraité le 30 mai 1848.