LE GÉNÉRAL PAMPHILE LACROIX
faire peur, méchante et acariâtre au delà de toute expression; son seul mérite était d'être bonne musicienne et de chanter fort bien. On ne pouvait dire positivement qui elle était ni d'où elle venait, mais on savait qu'elle avait été mariée à un marchand italien ou piémontais. Pamphile Lacroix, alors adjudant commandant, passa par la ville qu'elle habitait avec son mari, et l'emmena à la suite de l'armée, sans doute par amour pour la musique; elle avait probablement obtenu, depuis cette fugue, un divorce ou une séparation, ou peut-être le mari était-il mort, mais enfin le bon Pamphile avait épousé ce monstre et s'en laissait mener à la baguette.
Le remplacement du comte Liger-Beiair, et la prompte arrivée de son successeur, étaient pour moi un indice certain de notre prochaine entrée en campagne; d'ailleurs le discours du roi Louis XVIII, à la rentrée des Chambres, avait solennellement annoncé à la France que M. le duc d'Angouléme allait entrer en Espagne à la tête de 100,000 hommes; effectivement ce prince fit bientôt annoncer son arrivée sur la ligne des Pyrénées, et les trois divisions du corps d'observation reçurent en même temps l'ordre de faire un mouvement de concentration : je partis en conséquence de Saint- Gaudens, le I8^mars, pour me diriger sur Saint-Jean-Pied de Port, d'où nous devions entrer en Espagne en marchant sur Jaca. Je fus prévenu en même temps que la !• division du corps d'observation dont ma brigade formait l'avantgàrde devenait 6* division de l'armée française en Espagne, et qu'elle faisait partie du â* corps d'armée, commandé par le lieutenant général comte Molitor.
En arrivant à Oléron, le 23 mars, je fus rejoint par un officier de l'état-major générai de ce corps d'armée (le colonel Pozzo di Borgo), qui me remit des ordres du comte Molitor, transmis par le général baron Borelly, son chef d'état-major, d'après lesquels ma direction était changée; en conséquence de ces nouvelles dispositions, je me mis en marche pour Navarreins, où je devais rester avec ma brigade, en attendant le mouvement général d'entrée en Espagne.
J'y trouvai déjà établi le général comte Potier, mon col-
lègue comme gentilhomme de la chambre; il commandait la brigade d' avant-garde de la division du général Loverdo; cette division faisait également partie du corps d'armée du général en chef comte Molitor. Le comte Potier avait reçu, de même que moi, l'ordre de rester avec sa cavalerie à Navarreins en attendant une nouvelle destination, et nous nous y occupions tous les deux démettre nos troupes sur le meilleur pied pour entrer en campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour cela, car nous avions dans nos escadrons beaucoup de jeunes conscrits et quelques jeunes chevaux mal dressés, et nous savions bien que nous resterions peu de temps dans cette ville.
Nous avions aussi à nous occuper de nous mettre nousmêmes en état de faire la guerre le moins durement possible dans un pays aussi difficile que l'Espagne sous le rapport des vivres et des grandes communications. Je connaissais trop bien le genre de guerre dont nous y étions menacés, pour m'embarrasser d'une calèche et d'un fourgon qui, toujours forcés de suivre la grand'route, ne m'auraient sans doute rejoint qu'à de longs intervalles; ainsi donc il avait fallu faire recherche et emplette de mulets et de muletiers, deux espèces d'animaux aussi difficiles à mener les uns que les autres; il fallait des bâts, des cantines fermées, etc.; pendant le dernier mois de mon séjour à Saint-Gaudens, Oléron et Navarreins, je me trouvais à peu peu près organisé, mais le général Potier, qui arrivait de Paris en poste pour prendre le commandement de sa brigade, qu'il avait rejointe en route, se donnait beaucoup de mouvement pour bien ordonner une entrée en campagne aussi précipitée. Les provisions de toutes espèces ne lui manquaient pas, et comme nous faisions table commune à Navarreins, il me faisait voir avec complaisance les bocaux d'huile d'olive et de fruits à l'eau-de-vie, les paniers de vins et de liqueurs qu'il avait apportés de Paris dans sa voiture et qu'il comptait placer à dos de mulets; il avait, pour cela, fait emplette d'un très beau mulet et qui paraissait fort vigoureux; on faisait un bât et des cantines pour ce fier animal et il avait arrêté un soi-disant muletier; comme j'avais