PRÉPARATIFS MILITAIRES
acquis une assez grande expérience des bêtes pendant mes quatre années de guerre en Espagne, je voulais toujours lui expliquer qu'il fallait beaucoup de précautions avec elles, parce qu'il s'en trouvait souvent de rétives et de ramingues; je prétendais lui donner à cet égard de bons avis, mais il me répondait toujours avec la plus grande confiance :c Mon Dieu, soyez tranquille, je ne l'aurais pas acheté s'il était vicieux, mais, au contraire, il est doux comme un mouton. Tenez, voyez) > et il lui passait la main sous le ventre et le chatouillait, et le mulet ne disait rien.
La veille de mon départ de Navarreins, je me promenais le matin sur les remparts qui dominent et où l'on découvre parfaitement la place d'Armes, lorsque j'entendis un grand bruit sur cette place et vis une quantité de gens qui couraient, les uns pour se sauver, les autres en s'efforçant d'arrêter un grand mulet chargé de ses cantines et que je reconnus pour celui du général Potier, dont la brigade se mettait en route ce même jour; cet animal (le mulet, bien entendu), si doux à l'écurie, faisait des bonds et des cabrioles comme un sauteur de manège; il ne pouvait sans doute supporter son bât, et, s'étant dégagé des mains du muletier, il galopait et sautait à travers la place en lançant à droite et à gauche des ruades à hauteur de l'entresol, si bien qu'il finit par faire tourner son bât et ses cantines sous son ventre, ce qui le rendit bien autrement furieux, et il n'avait pas assez de ses quatre pieds et de sa bouche pour les démolir; je voyais fort bien de dessus le rempart mon camarade Potier et ses domestiques s'efforcer, mais en vain, de rattraper cet enragé, et j'y courus moi-même pour leur porter aide et secours, mais en arrivant sur la place, un long débris d'anchois et de cornichons, de fruits à l'eau-devie et de pots de beurre de Bretagne, des bouteilles de vin et de légumes et toutes sortes d'autres effets répandus çà et là sur le pavé m'avertirent que je venais trop tard et que le mal était sans remède. Je ne cherchai donc pas à aborder mon infortuné collègue, et je me retirais discrètement chez moi, quand je me trouvai nez à nez avec le mulet, devenu calme depuis qu'il n'avait plus rien sur le dos, qu'on menait chez le
maréchal ferrant, car dans ses exercices sur la place, il s'était déferré de trois pieds; on courut en même temps chez tous les ouvriers pour réparer les effets délabrés, et je crois que les bagages du général Potier, qui devaient partir à huit heures du matin, purent se mettre en route à quatre heures du soir, mais je n'ai jamais pu savoir si le mulet avait agréé son bât. J'avais reçu dans la nuit du 4 avril, par un officier d'étatmajor du corps d'armée, l'ordre de me rendre avec ma brigade à Bayonne en passant par Sauveterre et Bidache, et le 5 nous étions en route. Il y avait environ trois semaines que je n'avais reçu de nouvelles ni du lieutenant général Pamphile Lacroix (1), ni de son état^major; j'avais donc été forcé de décider, en dernier ressort, toutes les questions que les colonels, au moment d'entrer en campagne, me soumettaient journellement et en grand nombre, et je n'étais tenu par personne au courant des ordres généraux de l'armée, ce qui me mettait continuellement dans de grands embarras; mais notre pauvre lieutenant général avait, comme on dit vulgairement, iiai d^auires chiens à fouetter, et sa division était certainement ce qui l'occupaijt le moins en ce moment, car le duc d'Angoulême ayant défendu qu'aucune femme d'officier pût suivre l'armée et entrer en Espagne, Mme Pamphile Lacroix avait été saisie d'un accès de fureur et de désespoir qui avait bouleversé son pauvre mari, et comme elle lui déclara formellement qu'elle ne se soumettrait pas à un ordre aussi barbare, ils s'avisèrent à eux deux (et probablement à eux trois, car la forte tête du chef d'état-major devait être pour quelque chose dans ce projet) de l'expédient le plus ridicule qu'il fût possible d'inventer pour se soustraire à l'ordre du prince, et, un tailleur ayant été promptement appelé, Mme Pamphile, au moment du
(1) Pamphile-Laeroix (François-Joseph, vicomte), né & Aimargues (Gard) le l*' juin i774, sous-lieutenant au 14* régiment d'infanterie le 12 mai 17ftt, adjudant commandant à Tarmée d'Italie; sert à l'armée de Saint- Domingue en l'an X, y est blessé et promu au grade de général de brigade; baron de l'Empire avec dotation en 1808, chef d'état-major de l'armée de Napies en 1809; général de division le 15 juin 1815 ; se distingua à Watei^ loo; mis en non-activité, rappelé à l'activité en 1820; vicomte le 10 août 1822 ; tomba en disgrâce pendant la campagne d'Espagne, y resta jusqu'à son admission à la retraite, au mois d'août 1831*