‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 166 sur 218 · MADAME PAMPHILE LACROIX · texte numérisé non relu

MADAME PAMPHILE LACROIX

départ, se trouva culottée et bottée à la mode de Toulouse, avec une petite redingote courte sur sa malheureuse taille et une casquette sur la tète, costume dans lequel elle avait l'air d'un mauvais gamin mal bâti. Ce fut pourtant dans cet équipage et toujours à cheval, à côté de son grand pantalon de mari, qu'elle fit une partie de la campagne d'Espagne; ce n'est pas qu'elle n'eût une calèche à ses ordres, mais elle n'y monta jamais, car il aurait fallu alors marcher avec les équipages, et elle voulait au contraire être toujours à la tête de la division, aussi j'eus le chagrin de la voir toujours marcher avec ma brigade tant que je fis l'avant-garde.

Je n'étais nullement au fait de ce grotesque déguisement, et lorsque, après avoir rejoint le général Pamphile Lacroix, aux environs de Bayonne, je me fus rendu chez lui pour l'entretenir des affaires de ma brigade, il me dit légèrement au bout de quelques minutes de conversation : < Je me suis pourvu d'un très joli secrétaire pour la campagne, et comme vous en recevrez souvent des lettres, il faut que je vous le présente et que vous fassiez connaissance avec lui >; et passant au même instant dans un cabinet, il en ressortit bientôt en riant et tenant par la main son monstre qu'il m'amenait en triomphe, tandis que je pensai tomber à la renverse en voyant cette figure, car il n'était pas possible de s'y méprendre et de ne pas la reconnaître tout du premier abord; je me raffermis cependant assez pour demander l'explication de cette métamorphose, et le général, prenant la parole, m'expliqua très sérieusement que, comme d'après l'ordre du prince il était interdit aux femmes d'officiers de suivre leurs maris en Espagne, il avait pris le parti d'habiller la sienne en homme et d'en faire son secrétaire. « De cette manière, ajouta-t-il, on € n'a rien à me dire; il me faut bien un secrétaire, je n'en t veux pas d'autres, ce n'est plus ma femme, c'est mon grattec papier, et de fait, depuis notre départ de Toulouse, c'est elle « qui a écrit toute ma correspondance* *

Je le crus d'autant plus facilement sur ce dernier article que depuis trois semaines nous n'avions pas reçu un mot de lui. En sortant, encore tout bouleversé de cette cacade, je me

croisai dans l'antichambre avec une espèce de joli jockey, aux formes rondes, que je ne reconnus pas aussi facilement que sa maltresse et qui était beaucoup mieux qu'elle en homme comme en femme; on s'était aperçu, au moment du départ, qu'un secrétaire intime n'avait pas besoin d'une jolie femme de chambre, et on avait aussitôt tranformé celle-ci en valet de chambre; mais du moins elle voyageait en calèche et n'avait heureusement pas eu la fantaisie de suivre à cheval sa mattresse à la tète de la cavalerie d'avant-garde, car si cela leur avait convenu à toutes deux, le bon Pamphile aurait bien été forcé d'en passer par là.

Nous arrivâmes à Bayonne le 7 avril; la première personne que j'y rencontrai fut le général Du Coêtlosquet, qui déjà y était établi depuis quelques jours avec le duc de Bellune, ministre de la guerre, et de plus nommé par le Roi major général de l'armée, aux ordres du duc d'Angoulème (1); mais ce dernier, qui avait fait choix du lieutenant général comte Guilleminot (2) pour remplir cet emploi, osa dans cette circonstance se débattre contre la volonté du Roi, et donna à entendre à Sa Majesté que, si elle voulait absolument lui faire prendre pour major général le duc de Bellune au lieu du comte Guilleminot, il remettrait entre les mains du Roi le commandement dont Sa Majesté avait bien voulu l'honorer.

Cette lettre fit l'effet que le prince en attendait sans doute : le duc de Bellune reçut l'ordre de revenir à Paris à son ministère de la guerre, et le comte Guilleminot prit décidément les fonctions de major général. Ce fut un triomphe pour le parti libéral, qui était nombreux et puissant dans cette armée,

(1) On avait en même temps donné par iatérim au lieutenant général vicomte Digeon le portefeuille de la guerre, et il est probable qu*U Taiirait gardé tout le temps de la campagne d'Espagne et peut-être môme plus longtemps, si le duc de Bellune avait fait les fonctions do major général.

(2) Guilleminot (Armand-Charles, comte), né à Dunkerque le 2 mars 1774, f 14 mars 1840, entré au service comme sous-lieutenant au 4* bataillon du Nord le 23 juillet 1792, aide de camp du général Moreau le 31 décembre 1799, adjudant commandant le 9 janvier 1807, général de brigade le 19 joillet 1808, général de division le 28 mai 1813, major général de l'armée des Pyrénées le 12 février 1823, ambassadeur à CSonstantinople le 30 novem> bre 1823.

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