‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 167 sur 218 · INTRIGUES POLITIQUES · texte numérisé non relu

INTRIGUES POLITIQUES

car étant parvenu depuis quelque temps à s'emparer de l'esprit de M. le duc d'Angoulème en circonvenant les personnes qui avaient la confiance de ce prince et notamment le duc de Guiche (1), c'était cette coterie qui avait poussé à la nomination du comte Guilleminot et qui écartait le duc de fiellune; la même influence avait aussi rempli les états-majors de cette armée, dans tous les grades d'ofificiers à idées libérales et surtout d'intendants militaires animés de ses principes.

Au reste, dans le but de faire ôter au comte Guilleminot la charge de major général pour la donner au duc de Bellune, le parti jésuitique avait ourdi à Paris une misérable intrigue, que les honnêtes gens, de quelque opinion qu'ils fussent, désapprouvaient hautement, et dont l'exécution, sinon l'invention, provenait de M. Franchet-Despéreux , intrigant sans pudeur et totalement dévoué à ce parti, au moyen duquel il avait déjà fait son chemin et espérait bien se pousser encore davantage et parvenir au ministère; mais il se fourvoya tout à fait dans cette direction, et il fut trompé dans ses calculs d'ambition.

On avait donc imaginé, un peu avant le départ du duc de Bellune pour Bayonne comme major général de l'armée d'Espagne, de faire mettre aux messageries partant pour cette ville une malle adressée au chef de bataillon de Lostende (2), premier aide de camp du général Guilleminot, et l'on avait rempli cette malle de cocardes et drapeaux tricolores et de brochures libérales. La police de Bayonne, qui, sans doute, avait reçu le mot de celle de Paris, saisit et ouvrit cette malle à son arrivée à Bayonne, et l'on fit tout de suite grand bruit

(1) Guiehe (Ântoîne-Héraclius-Geneviève-Àgénor, dac de), né à Versailles le 15 juin 1789, f 4 mars 1855, sous-lieutenant au régiment de Tauride, au service de Russie, le 31 décembre 1798; enseigne au régiment de Roll, an service d'Angleterre, le 25 décembre 1802; lieutenant du 10" hussards anglais le 11 janvier 1805, chef du quartier général de Wellington le l'*^ mars 1814, colonel de cavalerie en France le 12 mars 1814, aide de camp du duc d'Angoulème le 25 février 1815, maréchal de camp le 29 août 1815, lieutenant général le 10 décembre 1823, démissionnaire le 30 mars 1833.

(2) Benoiil de Loitendê (Grégoire), né à Isle (Haute- Vienne) le 8 juil-! let 1786, t 21 août 1849, élève À l'école de Fontainebleau le 26 mars 1804, sous-lieutenant au 75* de ligne le 20 mars 1805, colonel le 29 août 1832, maréchal de camp le 27 février 1841, admis à la retraite le 4 août 1848.

de la grande conspiration que Ton venait de découvrir dans rétat-major général de l'armée. Le duc de Beilune arriva Bur ces entrefaites, fort innocent de cette intrigue qu'il n'aurait certes pas tolérée s'il en avait eu connaissance, et le parti jésuitique avait bien compté qu'à son arrivée près du prince, au moment où le général Guilleminot se trouvait aussi gravement compromis dans la personne de son premier aide de camp, M. le duc d'Angoulème ne ferait pas difficulté d'envoyer ces deux derniers à Paris éclaircir le fait devant le conseil des ministres, et se trouverait heureux d'avoir tout portés auprès de lui, juste au moment d'entrer en Espagne, le duc de Beilune pour major général et Du Coëtlosquet pour aidemajor général, tous deux bien au fait des affaires militaires et connaissant bien l'armée et les projets formés pour la campagne qui allait s'ouvrir, puisque c'étaient eux-mêmes qui depuis un an en avaient préparé les éléments.

Mais il en fut autrement: le comte Guilleminot Ût sans doute voir clairement au prince toute l'absurdité de la combinaison au moyen de laquelle on voulait incriminer son aide de camp, et Son Altesse Royale révoltée, et avec raison, de l'indignité et de la bassesse de ce moyen, s'opiniàtra, j'ai déjà dit avec quel succès, à conserver ce général pour son major général, et à renvoyer le duc de Beilune et Du Coëtlosquet à leur ministère. Elle fit aussi partir pour Paris le premier aide de camp du général Guilleminot, M. de Lostende, pour se justifier de l'odieuse inculpation qui pesait sur lui, et cet officier y réussit si bien et si victorieusement qu'on se crut obligé de lui donner de l'avancement en dédommagement du tort qu'on avait cherché à lui faire, et après être parti de Bayonne chef de bataillon incriminé, il y revint bientôt lieutenant-colonel triomphant.

M. Franchet avait réuni pour ce moment décisif tout ce qui pouvait jeter dans l'armée du trouble et de la méfiance sur les menées du parti libéral : une masse de dénonciations y étaient parvenues contre les officiers qu'on pouvait croire enclins à embrasser et à servir cette opinion, et en arrivant à Bayonne, j'y trouvai de ce directeur général de la police une

M. FRANCHET-DESPÉREUX. 424

lettre à mon adresse et par laquelle il me disait avoir reçu avis que le sieur Tessier de la Marouze (1), lieutenant-colonel du 20 régiment de chasseurs, était en rapport avec le colonel Favier (2), alors en Espagne, »I1 vous appartient, ajoutait-il, de vérifier l'exactitude de cet avis et d'y donner la suite convenable. >

Tout était absurde dans cette lettre, signée de M, Franchet. Comment voulait-on qu'en route ou en entrant en campagne je pusse vérifier l'exactitude d'une pareille dénonciation et y donner la suite convenable, d'après des renseignements aussi vagues? Si l'on avait voulu me mettre à même d'éclaircir cette affaire, il fallait m'envoyer le prétendu avis adressé à la police, ou tout au moins me faire connaître d'où il venait et qui l'avait donné; mais c'est précisément ce qu'on ne voulait pas et ce qu'on ne pouvaitpas faire, car tout me porte à croire que M. Franchet n'avait pas reçu l'avis dont il parlait; mais, ainsi que je l'ai dit plus haut, on voulait, dans cette circonstance, semer dans les esprits des doutes et de l'inquiétude sur les menées du parti libéral; la malle aux cocardes tricolores devait donner du poids à ces dénonciations, et pour rendre encore plus vives les craintes qu'elles inspireraient, on avait donc adressé à quelques chefs royalistes dévoués des renseignements accusateurs sur les anciens militaires qui se trouvaient sous leurs ordres, et dont les services dans la vieille armée impériale ou républicaine pouvaient faire suspecter les principes monarchiques; mais les royalistes de bonne foi et d'un esprit droit, et je me mets du nombre, ne furent pas dupes de ces sottes et sales intrigues : au lieu donc de faire de la police d'armée sur cette lettre de la police de Paris et de mettre quelques mauvais espions, que j'aurais eus avec quelque argent, autour d'un ancien officier commandant

(1) Tenter de la Marouze (Jean-Marie-Sévëre), né à Créleil le 27 janvier 1781, f 11 mai 1838, cavalier au 9* hussards le 29 octobre 1792, souslieutenant au 9* hussards le 8 juillet 1799, lieutenant-colonel du 20* régiment de chasseurs le 20 février 1822, colonel du 20« chasseurs le 22 août 1823 ; retraité le 31 janvier 1836.

(2) Officier français compromis dans des conspirations libérales el qui t'était réfugié en pays étranger.

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un des régiments de ma brigade (car la mauvaise santé do comte de Sourdis, colonel du 20* régiment de chasseurs, ne lui permettait déjà plus de s'occuper avec suite du commandement de ce corps), je pris le parti de faire appeler à l'instant même M. Tessier de Marouse, et à son entrée dans mon cabinet je lui mis sous les yeux la lettre de M. Franchet. Son indignation fut grande, et il commençait à me protester qu'il y avait plusieurs années qu'il n'avait eu aucune communication directe ni indirecte avec le colonel Favier, qu'il connaissait à peine, quand je me hâtai de l'interrompre en lui disant que, d'après ma manière d'agir dans cette circonstance, il pouvait bien juger que je n'accordais aucune confiance à la lettre que je venais de lui communiquer, et que sa meilleure manière de se justifier était la conduite qu'il tiendrait dans la campagne qui allait s'ouvrir. Il se retira, fort calmé par ces paroles, et j'avoue que j'étais moi-même très tranquille sur le fait qui avait donné lieu à cette explication entre lui et moi. Une chose qui, à cette époque, fit probablement grand tort au duc de Bellune dans l'esprit du prince généralissime, ce furent l'extrême désordre, l'imprévoyance et la pénurie qui se firent remarquer dans les approvisionnements de l'armée et dans la formation des moyens de transport qui devaient nous suivre et voiturer toute espèce de denrées, et aussi les distributions mal organisées des vivres et des fourrages, à Bayonne et dans les cantonnements aux environs de cette ville. Le ministre de la guerre avait été totalement trompé par les agents qu'il avait choisis pour les mettre à la tête de ces divers services, et l'intendant militaire Sicard, qu'il avait nommé intendant général de l'armée, était si incapable et si peu au fait de ce service qu'il n'avait rien su voir quand le mal existait cependant sous ses yeux, ni par conséquent y porter remède, bien qu'il fût arrivé avec des tonnes d'or pour assurer tous les services de l'armée, de manière que quand les troupes commencèrent à arriver en grandes masses sur Bayonne, on ne trouvait plus le moyen de les faire vivre; les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie étaient sans cesse exposés & manquer de fourrages, et au moment de marcher en avant pour

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