‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 168 sur 218 · ENTRÉE EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

ENTRÉE EN ESPAGNE

entrer en Espagne, on ne trouvait pas la dixième partie des moyens de transport qui étaient nécessaires pour faire suivre les vivres et approvisionnements de toute nature. Il n'y avait cependant pas de temps à perdre pour entrer en campagne, et le prince se trouvait dans un véritable embarras quand M. Ouvrard, fournisseur aussi intelligent et actif qu'entreprenant, se présenta à Son Altesse Royale en lui offrant, moyennant les marchés qu'on passerait avec lui aux prix qu'il indiquait, d'assurer tous les services de l'armée en vivres, fourrages et moyens de transport. Le duc d'Angoulème saisit avidement cette planche de salut, et dans le désordre et la pénurie où on se trouvait et qu'on rejeta (non sans apparence de raison) sur le ministère de la guerre, on en passa à peu près par tout ce que demanda M. Ouvrard, qui gagna ainsi des sommes immenses dans cette campagne. Les marchés qui furent la suite du nouvel arrangement donnèrent lieu, lorsqu'il fut question d'apurer les comptes de la guerre d'Espagne, à une polémique très animée entre le duc de Bellune, M. Ouvrard et divers autres personnages, mais la Chambre des députés eut beau se débattre et prouver qu'il y avait eu abus aux dépens des deniers publics, ce que tout le monde savait bien, il fallut en définitive payer aux fournisseurs ce qui leur était dû en vertu des marchés passés par le duc d'Angoulème.

Le 10 avril, j'entrai en Espagne à la tète de ma brigade : j'eus grand soin, avant de passer le pont de la Bidassoa, de faire charger les armes; nous ne nous attendions guère que nous irions jusqu'au delà de Valence et de Murcie sans avoir occasion de nous en servir; plusieurs régiments de l'armée rentrèrent même en France sans avoir brûlé une amorce, et on n'a jamais vu obtenir d'aussi grands résultats et des avantages si importants avec une perte aussi minime en hommes et en munitions d'artillerie; notre corps d'armée ne tira pas un coup de canon t La mousqueterie fit tous les frais de la bataille de Campillo, seule affaire qu'il ait eue dans cette campagne.

Le 10, après avoir traversé Irun, je m'établis à Fontarabie, mais pour un jour seulement, et de là nous nous rendtmes en

deux marches à Tolosa, où notre corps d'armée fut passé en revue par le duc d'Angouléme, qui y avait établi son quartier général. A la suite de cette revue les officiers généraux eurent l'honneur de dîner avec Son Altesse Royale, et nous rejoignîmes le soir même nos troupes, qui n'avaient fait que traverser Tolosa, d'où elles furent dirigées sur la route de Pampelune par Lecumberry. Notre corps d'armée se sépara donc du duc d'Angouléme et du gros de l'armée qui marchait sous ses ordres immédiats, et je ne le revis plus de toute la campagne qu'à Madrid, lorsque nous retournions en France. Je n'aurai donc occasion de parler ici avec détail que du â* corps d'armée, dont le commandement en chef avait été confié, ainsi que je l'ai déjà dit, au lieutenant général comte Molitor (1), nommé à la fin de la campagne pair et maréchal de France.

Le 46 avril, le corps d'armée arriva devant Pampelune; mais avant de continuer le récit de nos opérations militaires, il faut que je donne ici la fin de mes relations pendant cette campagne avec mon collègue, le général comte Potier.

Quelques heures avant d'arriver sous Pampelune, je rejoignis avec ma brigade la queue de la sienne, qui s'était arrêtée pour recevoir une distribution, et je le trouvai à pied, sans armes et en bonnet de police, marchant avec les équipages et les chevaux de main et bien en arrière de sa troupe. Je m'en étonnai d'autant plus qu'on s'attendait à rencontrer l'ennemi avant d'arriver devant la place et que sa brigade était d'avantgarde. Il aurait dû marcher à sa tête, afin d'être prêt à prendre les dispositions nécessaires en cas d'escarmouche entre seséclaireurs et ceux de l'ennemi; aussi, après avoir causé quelques minutes avec lui, croyant qu'il ne restait là que par politesse pour moi, je le pressai de monter à cheval et de reprendre son poste à la tête de la colonne; mais alors, en sacraut et jurant comme un païen,il me répondit qu'il était là à son poste et qu'ayant eu, à propos des distributions, quelques vives

(1) Molitor (Gabriel-Jean-Joseph), né à Layange le 7 mars 4770, f 28 juillet 1849, capitaine au 4* bataillon de la Moselle le 23 août 1791, adjudant général le 25 prairial an III. général de brigade le 12 thermidor an VD. général de division le 4 brumaire an IX, maréchal de France le 9 octobre 1823, grand chancelier de la Légion d'honneur le 23 décembre 1848.

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