‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 170 sur 218 · EXCELLENT ACCUEIL DE LA POPULATION · texte numérisé non relu

EXCELLENT ACCUEIL DE LA POPULATION

avoir bien fait boire la tète de ma colonne, pendant que l'alcade nous haranguait, et ayant sans doute pris eux-mêmes une bonne part des rafraîchissements qu'ils nous offraient en si grande abondance, se trouvèrent animés d'une telle gaieté qu'ils se mirent à danser avec les sapeurs du 8* régiment d'infanterie légère, au son de la musique de ce régiment.

Trois jours après, à Tudela, ville plus considérable et située sur l'Ëbre, les mêmes scènes recommencèrent, et la populace ne parlait de rien moins que de mettre le feu aux maisons de ceux des habitants soupçonnés d'idées libérales et de 'les y brûler; les choses furent même poussées si loin qu'un officier du 20* régiment de chasseurs, le sous-lieutenant Pichat, eut grand peine à tirer des mains de la populace furieuse, qui se préparait à les lapider, une famille entière composée du père, de la mère et de trois jeunes personnes : c'était la famille Luideanos y Arnedos, maison très notable dans Tudela. M. Pichat, malgré tous ses efforts, ne put même empêcher qu'une des trois jeunes personnes ne fût fortement blessée d'un coup de pierre à la jambe.

Après avoir établi moi-même ma troupe et mes postes, ainsi que j'en avais l'habitude, je me rendis au logement qui m'avait été préparé, et qui était commode et meublé avec une recherche bien rare en Espagne; en mettant pied à terre, je trouvai sur le seuil de la porte plusieurs femmes, jolies et élégantes, qui me conduisirent aussitôt dans mon appartement où l'on me servit promptement une collation et des glaces en quantité. Je me laissai faire, mais ce spectacle était vraiment curieux pour moi, qui n'avais encore pu oublier les tribulations de toute espèce que j'avais éprouvées douze ans auparavant dans le même pays et de la part du même peuple. A cette époque (de 1808 à 1812), si nous approchions d'une ville, les habitants, conduits de même qu'aujourd'hui par leur alcade, leur curé et les moines, sortaient aussi au-devant de nous, mais en armes et pour nous tendre des embuscades et essayer tous les moyens de nous détruire, et s'ils ne se trouvaient pas assez forts pour nous repousser, ils désertaient leurs maisons, après en avoir emporté ou anéanti toutes les ressources en

vivres et denrées qui auraient pu nous être utiles; les cités les plus populeuses devenaient pour nous des déserts où âme qui vive ne se présentait pour nous guider et nous indiquer où nous trouverions de l'eau à boire; encore quelquefois cette eau était-elle salie ou empoisonnée par cette méchante et maudite race espagnole.

Aujourd'hui, au contraire, toute la population, guidée par les autorités et le clergé, nous recevait avec des cris de joie, nous apportait les rafraîchissements que nous pouvions désirer, et les habitants attendaient avec impatience à la porte de leurs maisons qu'un Français se présentât pour y loger; on lui réservait le meilleur appartement, et on y préparait toutes les commodités dont ces bons et braves Espagnols pouvaient disposer.

En 1808, si un soldat français épuisé par la fatigue, la maladie ou des blessures, restait à quelques pas en arrière de la colonne en marche, de farouches paysans embusqués s'élançaient aussitôt sur lui et regorgeaient impitoyablement, souvent après lui avoir fait subir des tortures atroces.

En 1823, si un soldat français souffrant avait peine à suivre son bataillon, ces bons Espagnols accouraient en lui apportant des rafraîchissements et s'empressaient de lui procurer une mule ou une charrette pour le transporter au cantonnement le plus rapproché.

En 1808, si un détachement en route ou en reconnaissance voulait avoir un guide pour diriger vers les points indiqués sa marche incertaine, il lui était impossible de s'en procurer; mais si enfin il parvenait à s'emparer d'un paysan, cet homme, d'après les instructions de son alcade et de son curé, ne cherchait qu'à égarer la troupe et à la faire tomber dans les embuscades des guérillas; mais en 1823, c'était envers les troupes espagnoles constitutionnelles que les habitants jouaient ce rôle, et si, au contraire, une de nos patrouilles se trouvait en force inférieure à portée de l'ennemi, les alcades et les curés lui envoyaient des guides sûrs et des renseignements précis pour la tirer de cette mauvaise position ou lui indiquer les moyens de surprendre l'ennemi.

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