NÉGLIGENCE DE L'INTENDANCE
le succès de la campagne; pour cela ils avaient des motifs tout personnels. D'abord ils auraient vu avec satisfaction l'armée du roi de France, l'armée de la Restauration, éprouver des revers, d'autant plus que toute cette espèce d'hommes étant classée dans les non-combattants, la gloire ou l'insuccès d'une campagne ne retombe jamais sur eux, et même dans ce dernier cas ils ont autant de récompenses et de profits à attendre d'une retraite que d'une victoire. En second lieu, il répugnait à leur opinion antimonarchique et antireligieuse de venir en Espagne pour y servir à rétablir sur son trône un roi absolu, donner appui au clergé persécuté et contribuer en même temps à la chute et à l'oppression du parti révolutionnaire. Enfin, et ce dernier motif est particulièrement applicable aux agents de l'administration des vivres, en entravant ce service, en marchandant longuement avec les autorités et les gens du pays sur le prix des denrées, ils finissaient par en obtenir les rations, soit pour les hommes, soit pour les chevaux, à quelques centimes meilleur marché, tandis que le gouvernement français les leur payant toujours le même prix, ils encaissaient à leur profit de gros bénéfices : leurs chicanes mal fondées, le retard qu'ils apportaient au payement des bons délivrés aux alcades par les commandants des troupes, faisaient aussi que les autorités locales, pour en obtenir quelque argent (que sans cela ils remettaient toujours, d'étape en étape, à payer à ces pauvres Espagnols), consentaient, de guerre lasse et pour ne pas être traînés d'un bout de l'Espagne à l'autre, à leur signer l'acquit de ces bons à des rabais considérables que ces escrocs en uniforme, dignes soldats des sous-traitants et des fournisseurs de l'administration Ouvrard, mettaient dans leurs poches; aussi à la fin de la campagne avaient-ils gagné, au moyen de ces sales manœuvres, des sommes énormes, tandis que par les mêmes causes nos soldats encombraient les hôpitaux, et une grande partie de notre cavalerie était à pied.
Nous étions entrés à Saragosse le 26 avril, et j'en partis avec ma brigade le 29 de grand matin, pour m'établir en avant-poste à Pina, où je ne restai que trois jours; au bout de ce temps, je reçus ordre de me diriger sur Lérida, en passant
par Fraga, ce qui nous jetait tout à fait sur la Catalogne.
Ce nouveau mouvement auquel, m'écrivait-on le i** mai, le prince généralissime attachait la plus haute importance, avait deux buts : le premier, d'avoir des nouvelles du maréchal Moncey, qui opérait dans cette principauté contre l'armée de Mina, et de nous mettre en communication avec lui; le second était d'ébruiter dans le pays notre marche sur la Catalogne comme étant une opération décisive pour manœuvrer contre l'armée constitutionnelle de Mina et aider aux mouvements du 4* corps commandé par Moncey.
Pour le moment on s'inquiétait peu de l'armée de Ballesteros,qui était décimée par la désertion ; nous devions, cependant, avoir toujours l'œil ouvert sur elle, et notre marche sur Lérida n'était au fond qu'un mouvement simulé, car on projetait de nous mettre ensuite à la poursuite de Ballesteros, qui se retirait dans le royaume de Valence : mon ordre de mouvement me prescrivait d'agir comme si nous ne devions pas rétrograder, de prendre des renseignements sur toutes les routes qui nous conduisaient en Catalogne, de chercher à avoir sur les opérations du maréchal Moncey, ainsi que sur les forces et les mouvements du général Mina, des nouvelles que je devais transmettre très promptement au quartier général du corps d'armée. On m'envoyait en même temps des paquets de proclamations avec ordre de les faire répandre dans le pays en avant de moi par des émissaires dévoués, dans le but d'accélérer et d'augmenter la désertion, déjà considérable, dans l'armée ennemie.
En conséquence de ces dispositions, je me portai rapidement sur Fraga, ville assez considérable où je fus accueilli avec les mêmes démonstrations de joie que dans les villes de la Navarre, et sans y séjourner, je portai mon quartier général à Aytona et à Soses, afin de menacer Lérida (Soses n'en est qu'à une bonne lieue).
J'étais bien assuré que le gouverneur de cette place forte, voyant s'établir à ses portes un quartier général et un nombre de troupes assez considérable, se croirait menacé d'un siège et ne manquerait pas d'en donner avis au général Mina, dans