DISGRACE DU GÉNÉRAL PAMPHILE LACROIX
enfin elle arrivait devant le front de ma brigade et que nous croyions qu'il n'y avait plus qu'à partir, il fallait encore attendre, tantôt la calèche avec le jockey, tantôt le fourgon, qui ne pouvaient être prêts que quelque temps après qu'ellemême était habillée et qu'elle voulait cependant voir partir; d'autres fois,rétat-major et les chefs de corps étant réunis chez le général Pamphile pour l'accompagner, on voyait le jockey femelle traverser la chambre où nous attendions, portant chez le secrétaire les meubles les plus secrets de la toilette, et ces meubles, toujours peu agréables à la vue, devenaient tout à fait dégoûtants quand la pensée se reportait sur la personne à laquelle ils étaient destinés.
Ënfm toutes ces saletés, qui provoquaient les murmures de la division, finirent par arriver aux oreilles du général en chef comte Molitor, et de là au grand quartier général de l'armée. Le prince généralissime, sévère sur tout ce qui tient aux convenances, et probablement irrité, non sans raison, d'une infraction aussi patente, de la part d'un lieutenant général, aux ordres qu'il avait donnés, en entrant en Espagne, retira aussitôt au général Pamphile Lacroix le commandement de notre division; ce dernier reçut donc, en arrivant à Valence, l'ordre de rentrer en France, et le maréchal de camp vicomte de Pelleport (1), le plus ancien des trois maréchaux de camp de la division, en prit par intérim le commandement et le conserva ensuite définitivement, ayant été bientôt après promu au grade de lieutenant général.
Personne ne plaignit ni ne regretta le général Pamphile Lacroix, et sa conduite depuis notre départ de France l'avait voué au ridicule dans tout le 2* corps d'armée.
Le général en chef comte Molitor, ayant reçu l'avis positif que Ballesteros se retirait par Murcie sur le royaume de Grenade, quitta Valence avec son corps d'armée au commence-
(1) PelUpori (Pierre, vicomte de), né à Montréjeau le 26 octobre 1773, f 15 décembre 1835, soldat au 8« bataillon de la Haute-Garonne à l'armée des Pyrénées le 24 juin 1793, colonel & Essliog le 30 mai 1809, baron de l'Empire le 15 août 1809, général de brigade le 12 avril 1813, lieutenant général le 8 août 1823; pair de Franco le 25 décembre 1841; mis à la retraite le 30 mai 1848.
ment de juillet pour se mettre à sa poursuite; nous veDions en même temps de recevoir la nouvelle qu'un chef royaliste espagnol avait pris possession de Tortose; l'occupation de cette importante place, en nous rendant maîtres du cours de l'Ëbre, nous assurait une communication facile avec les troupes du général Moncey, tandis que les armées constitutionnelles de Ballesterosetde Mina, séparées Tune de l'autre par le royaume de Valence, dont nous venions de nous emparer, ne pouvaient plus communiquer ensemble.
Nous commençâmes, en nous dirigeant sur Murcie et Grenade, à atteindre quelques détachements d'arrière-garde que Ballesteros avait laissés dans des postes avantageux, soit pour assurer sa marche en retardant la nôtre, soit pour contenir le pays, qui lui était peu favorable; mais ces détachements furent facilement culbutés par nos avant-gardes, qui n'éprouvèrent dans ces affaires minimes que de très légères pertes. A Alcira, près Valence, un de ces détachements espagnols fit mine de tenir quelques instants pour assurer sa retraite, et on se tira quelques coups de fusil ; c'étaient presque, dans notre corps d'armée, les premiers de la campagne. Nous y eûmes trois hommes légèrement blessés, et les Espagnols peut-être encore moins, mais le comte Molitor, qui cherchait une occasion de donner de l'avancement à ses généraux, en fit dans son rapport au prince une affaire importante : le général Bonnemains fut à cette occasion nommé lieutenant général, un colonel ps^ssa maréchal de camp, et il y eut beaucoup d'autres grâces accordées dans cette brigade.
Partis de Valence au commencement de juillet, ainsi que je l'ai dit, nous marchâmes sans trouver d'obstacles sur Murcie, où nous entrâmes fort paisiblement le 7 juillet. La chaleur était accablante et quoique nous partissions de nuit et que nous fussions ordinairement arrivés à Tétape vers dix ou onze heures du matin, nous en étions fort incommodés.
Cette marche de Valence à Murcie ne m'offrit rien qui méritât d'être noté, si ce n'est cependant le spectacle de la désertion toujours croissante dans l'armée de Ballesteros : des régiments entiers le quittèrent pour venir faire leur soumis-
ARRIVÉE À MURGIE. 439
sion entre nos mains, et la route que nous suivions était couverte de déserteurs se rendant isolément chacun dans leur province.
Ainsi abandonné d'une partie de son monde, le général espagnol se retira sans coup férir dans l'intérieur du royaume de Grenade, où il savait qu'il pourrait rallier quelques troupes et reformer ainsi une armée capable de nous tenir tête, d'autant plus que nous nous affaiblissions tous les jours en avançant, puisqu'il avait fallu laisser des garnisons à Valence et à Murcie, et former des dépôts de malades et de chevaux écloppés dans quelques autres villes.
En arrivant à Lorca, ville assez considérable à trois marches de Murcie, nous fûmes arrêtés un instant par une faible garnison (600 hommes) que Ballesteros y avait placée dans le fort qui domine la ville et se trouve dans une assez bonne position; il était armé de quelques pièces de canon et bien approvisionné. Sans être en état de soutenir un siège en règle, cette citadelle aurait pu nous arrêter quelques jours, si l'officier qui la commandait (le brigadier Gonzalès Menchaca) n'avait pas perdu la tête; mais il paratt qu'en nous voyant arriver il n'était pas encore complètement décidé à se défendre, quoiqu'il eût déjà tiré sur nos troupes, et il laissa tellement approcher nos tirailleurs et notre tête de colonne qu'il n'eut plus le temps de lever lepont-levis de sa place; une compagnie d'infanterie légère s'y précipita la baïonnette en avant, au milieu d'un feu assez vif des deux parts ; les uns entrèrent par le pont-levis, les autres par les embrasures des pièces, et aussitôt que la garnison vit nos soldats dans l'intérieur du fort, elle s'empressa de mettre bas les armes; nous nous trouvâmes ainsi maîtres de cette forteresse sans avoir donné l'assaut et sans avoir remué de la terre; nous eûmes dans cette affaire 4 hommes tués et 25 à 30 blessés.
Les gens du pays nous assuraient toujours que l'intention du général espagnol était de nous livrer bataille; on ne pou'vait nous donner une meilleure nouvelle : nous poursuivions cette chance depuis notre entrée en Espagne, et c*était dans cet espoir que nous avions déjà fait tant de marches forcées.
Nous continuâmes donc avec la même vivacité la poursuite de cette armée constitutionnelle qui semblait toujours nous échapper au moment où nous croyions l'obliger à combattre.
Enfin vers les derniers jours du mois de juillet, nous apprîmes positivement que Ballesteros avait pris position pour nous attendre et annonçait que son intention était de nous livrer bataille; le 25 de ce même mois, le général Bonnemains parvint à joindre sa cavalerie, composée pour la plus grande partie de vieux soldats, et il lui livra un combat assez sérieux à Guada Hortuna; plusieurs charges eurent lieu, et nos cavaliers, fort inférieurs en nombre aux Espagnols, furent cependant complètement vainqueurs dans cette affaire, qui fut brillante pour la cavalerie aux ordres du général Bonnemains.
Le 26 et le 27 se passèrent à manœuvrer vers le point où, d'après les renseignements que nous avions recueillis, l'armée de Ballesteros avait pris position; nos marches et nos mouvements en cette circonstance furent bien combinés et eurent lieu avec le plus grand ordre; c'était vraiment là le côté brillant du générai Molitor, et il me parut, non seulement en cette circonstance, mais pendant toute la campagne, aussi fort dans la partie de l'art de la guerre qui se rapporte plus spécialement à la stratégie et à la tactique qu'il me sembla faible et insouciant dans ce qui concernait la police, la discipline et l'administration de son armée; ce n'est pas, comme je Tai déjà dit, que sous ces derniers rapports il ne donnât les ordres indispensables, mais ce n'était en quelque sorte que pour l'acquit de sa conscience, et, comme il n'en surveillait pas par lui-même l'exécution, on les regardait, la plupart du temps, à peu près comme non avenus; il avait d'autant plus de tort d'y mettre cette négligence qu'avec ses moyens et son habitude de la guerre, il s'était certainement bien aperçu que son chef d'état-major, le général Borelli (i),
(1) Borelli (Charles-Luce-PauUn-Clôment, baron), né k Villefort (Loxère) le 20 décembre 1771, | 22 septembre 1849, sous-lieutenant au 14* chasseurs en 1793, sous-chef d'état-major du corps de cavalerie en 1812, général de