‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 19 sur 218 · PRISE DE LUBECK · texte numérisé non relu

PRISE DE LUBECK

sait une grande réputation en France et parmi les étrangers, et c'était ce que l'Empereur voulait, car il avait déjà le dessein d'en faire un roi.

Cette attaque de Lubeck fut chaude et sanglante : l'infanterie prussienne, appuyée d'une artillerie nombreuse et bien servie, occupait les remparts de la ville, remparts de terre et de gazon, mais d'un difficile accès et protégés par des fossés pleins d'eau; notre infanterie attaquait les portes, mais il était difficile d'y arriver : nous manœuvrions à découvert pendant que l'infanterie ennemie, à l'abri derrière des arbres et des maisons, nous ajustait comme des lapins; leur artillerie, qui tirait continuellement à mitraille, nous faisait aussi beaucoup souffrir; nous faisions peu de progrès, et ils nous coûtaient cher; j'y vis tuer le colonel de Montcabrié (1), frère de l'officier de marine qui m'avait si bien reçu au Havre; il fut atteint d'un biscaïen qui le laissa vivre encore quelques jours; il était chef d'état-major de l'artillerie du maréchal Soult.

Le combat durait depuis deux heures sans aucun résultat, et je crois que nous aurions été forcés de suspendre l'attaque et d'attendre de la grosse artillerie, si un général prussien, qui défendait la porte attaquée par le corps d'armée du maréchal Bernadotte, n'avait jugé à propos de faire retirer son artillerie; cette porte fut bientôt à nous, et les Prussiens qui défendaient celle attaquée par le corps du maréchal Soult, sachant que les Français entraient en ville d'un autre côté, se hâtèrent de se retirer, de crainte d'être coupés; nous les suivîmes, la baïonnette dans les reins, et les deux corps d'armée français, entrant presque au même moment dans la ville, se réunirent par leurs têtes de colonne dans la grande rue de Lubeck et se mirent, confondus et mêlés ensemble, à la poursuite de l'armée de Blûcher, qui se retirait sur Trave.

Cette malheureuse ville de Lubeck qui venait d'être

(i) De Peyteê de MonUabrié (Joseph-Pierre-Éllsabeth), né à Toulouse le 3 juin 1771, sous-lieutenant élève & Técole militaire le 23 septembre 1787, passé au régiment d'artillerie des colonies le 1" avril 1790, colonel directeur d'artillerie à Brest 9 mars 1806, chef d'état-major de Tartillerie du 4* corps le 24 avril 1806, mort le 8 novembre 1806 des suites des blessures reçues à la. prise de Lubeck le 6 du même mois.

emportée d'assaut, et dans plusieurs rues de laquelle on s'était battu avec acharnement, souffrit beaucoup du pillage, mais on parvint cependant bientôt à y rétablir Tordre, car nos soldats à cette époque n'étaient pas indisciplinés comme ils le sont devenus depuis.

Je me rappelle pourtant que Lameth (i), aide de camp comme moi du maréchal Soult, et mon ami intime, étant entré avec moi, pour en protéger les habitants, dans une maison où nous entendions de grands cris, nous y trouvâmes plusieurs vieux grenadiers qui pillaient méthodiquement la maison et lutinaient deux jeunes femmes, jolies et élégantes, qui pleuraient et poussaient les cris que nous avions entendus; leur toilette, fort en désordre, attestait le peu de retenue de nos soldats; nous voulûmes le prendre avec eux sur le haut ton, et après les avoir traités de brigands et de pillards, nous tirâmes nos sabres pour leur en donner du plat et les mettre à la porte, comme c'était notre usage en pareille occasion; mais, cette fois, il n'en fut pas ainsi : ils tirèrent eux-mêmes leurs briquets (2) et nous ayant rencognés dans un angle de porte, ils paraissaient assez disposés à nous faire un mauvais parti, quand Lameth, qui voyait mieux que moi le danger où nous étions, leur cria : « Malheureux! voulez-vous tuer vos officiers? — Non, répondit un vieux chenapan, mais sortez d'ici et laissez-nous tranquilles; la ville est à nous; nous l'avons bien achetée. »

Nous sortîmes effectivement sans obstacles, et nous cherchions une garde pour revenir sauver du pillage et de quelque chose de pire encore ces jeunes femmes qui m'avaient paru si intéressantes; mais il n'y eut pas moyen, dans tout ce désordre, et nous restâmes dans une maison d'assez belle apparence, qui n'avait pas encore été pillée, et où nous pas- Ci) Lameth (Alfred-Malo-Séraphin de), né à Paris le 17 mars 1783, hussard volontaire le 5 avril 1800, nommé sous-lieutenant par le général en chef Brune le 15 mai 1800, aide de camp de Soult le 2 septembre 1803, aide de camp de Murât le 3 mars 1808, chef d'escadron au 22* régiment de chasseurs le 10 septembre 1808, décédé entre Porto et Oliveira (Portugal) le 14 avril 1809 des suites de ses blessures. (2) Nom donné dans Tannée aux petits sabres de Tinfanterie.

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